2004

La grande Verticale de l’Infidèle du Mas Cal Demoura, de 1998 à 2010


Une fois n’est pas coutume, je suis Parisien pour 48h. L’occasion de mettre en place une dégustation qui me fait de l’oeil depuis 6 mois et dont je vais ici partager les conclusions avec vous.

Il s’agit d’une verticale quasi complète du Mas Cal Demoura, cuvée l’Infidèle. L’Infidèle est un rouge d’assemblage Syrah, Grenache, Mourvèdre, Carignan et Cinsaut, dont vous trouverez les détails ici.  Notre dégustation comprend les millésimes 1998, 2000, 2001, 2003, 2004, 2005, 2006, 2007, 2008, 2009 et 2010. Tous les vins ont été simplement ouverts et vérifiés 4 à 6h avant la dégustation, 2004 étant très fermé a été carafé. Si vous voulez optimiser l’expressivité des vins, 2010, 2009, 2007 et 2006 pourraient passer 1 à 3h en décanteur (ou ouverture 12 à 18h avant dégustation). Le service de ces vins s’est fait du plus jeune au plus vieux, ce qui est un ordre que j’ai toujours expérimenté comme bon. Plusieurs raisons justifient cette approche, le fait est que je n’ai jamais rencontré de cas qui contredise cet ordre.

Vincent Goumard

Vincent Goumard

Je vous donne déjà quelques éléments. Tous ces vins sont ouvrables et buvables en ce moment, aucun n’est irrémédiablement fermé. Aucun n’est trop vieux à l’exception de 2000, sur le déclin depuis déjà plusieurs années. Aucun millésime récent (depuis 2004) n’a entamé sa phase descendante. Vous remarquerez à la lecture un virage important dans le style du vin en 2003, date de la reprise du domaine par Vincent Goumard, dont la progression est constante depuis lors. Une conclusion préliminaire est que vous pouvez acheter ces vins chaque année sans vous soucier de la qualité : aucun raté en quasi dix ans.

Voici donc la série.

+++

L’Infidèle 2010

Au départ le nez présente une légère note de réduction. Puis il développe assez rapidement sur le poivre et un fruité intense, noir et sucré. Cassis, mûre. Une discrète note torréfiée, type cacao apparaît. Une des rares fois où je ressens l’élevage sur cette cuvée, mais c’est tellement léger que dans quelques années, cette note viendra juste ajouter à la complexité du vin. Voilà un nez d’une très grande élégance, avec une structure qui impressionne. En bouche, une attaque nette et large en même temps, Il y a beaucoup de matière, le vin est très rond en milieu de palais, sans aucun creu. Plein, mûr, puissant, il présente un équilibre impeccable, avec une finale superbe et très longue. C’est véritablement un grand vin et, à mon avis, le meilleur réalisé jusqu’à présent. Il est encore jeune et demande à s’intégrer encore deux ou trois ans pour s’exprimer plus pleinement. 89/100 ; 5 ++ (il atteindra 100/100, j’en suis certain).

+++

L’Infidèle 2009

Le premier nez est nettement dominé par la Syrah. Il présente un poivré typique (très rhodanien) puis un fruit mûr, noir, qui le replace plus dans un profil aromatique sudiste. L’équilibre du nez est aussi remarquable que frais. L’attaque est très précise, le vin défile en bouche avec une grande justesse. Il est suave, plus intégré. La fraîcheur est assez incroyable vu la chaleur du millésime. Equilibre irréprochable. Une réussite 90/100 ; 5 +.

+++

L’Infidèle 2008

Cette fois, c’est le Mourvèdre qui domine. Nez plus type « confiture » au sens où une certaine douceur semblable à l’odeur de la confiture de fraise chaude vient au nez. Un peu de pruneau également (pas négatif), de la garrigue et des herbes aromatiques. C’est un nez plus doux, moins aigu que les deux précédents mais avec un charme incroyable. Ce vin me donne une impression beaucoup plus féminine, sensuelle. La chaleur douce d’une soirée d’été dans un jardin. La bouche est sans aspérité, les tanins absents, totalement fondus. La sucrosité légère (que j’avais déjà perçue il y a deux ans) est là, elle souligne le charme de ce vin. Il est langoureux et a la beauté douce d’un dégradé noir et blanc. Dans son style, c’est un vin universel, il est extrêmement facile à apprécier. Le potentiel est bon et il a peu évolué ces dernières années. Il manque un tout petit peu de complexité par rapport aux deux précédents et d’un petit peu de structure, de netteté (mais on touche vraiment ici au détail). Ca n’en reste pas moins un superbe vin. 88/100 ; 5 +.

+++

L’Infidèle 2007

Ici nous trouvons le premier vin dont on peut dire qu’il a intégré toutes ses composantes. Rien ne prend le dessus, aucun cépage ne s’affirme plus que l’autre. Il part d’emblée sur un fruit frais avec fraise, framboise et cassis, très dense. A l’ouverture, des notes de ces mêmes fruits, plus mûrs et de mûre apparaissent et complètent l’ensemble. Les herbes aromatiques viennent tendre l’ensemble et les épices. Le nez est très complexe et très profond. L’image qui me vient à ce moment est celle du Duomo de Florence et sa marqueterie de marbre immense et brillante. En bouche, la constitution de ce vin s’affirme encore plus. L’attaque est large et pure, mais dans un tout autre style que 2010. Alors que 2010 est en puissance, agité et impétueux, jeune ; 2007 est lui posé, homogène, d’une beauté classique.Le milieu de bouche prolonge le développement de l’harmonie. Qu’ajouter ? Belle densité, beaucoup de longueur, intense et sur le fruit. Le tout est vraiment très structuré avec juste ce qu’il faut de tannin. C’est superbe, grandiose. 96/100 ; 5 + (le lendemain, le vin a pris encore plus de volume… excellent, réellement).

+++

L’Infidèle 2006

D’emblée, on note une certaine fermeture aromatique, mais rien à voir avec le 2004 que j’ai déjà goûté avant le carafage. Ici, c’est plus ferme que fermé. Le fruit noir, avec encore cassis (que j’ai retrouvé sur presque tous les vins), myrtille, est présent, mais comme au coucher du soleil en forêt… c’est très sombre. En bouche les tannins sont pour la première fois réellement présents. Ce sont des tannins étendus, gros et ronds. L’impression pour moi est de douceur malgré tout. Une douceur très différente de 2008, pas du tout facile. C’est un vin qui vous aggripe et vous tient comme une main gigantesque, amicale mais un peu maladroite… ce charme est difficile à comprendre : les tannins sont vraiment dominants et dérangeront les palais qui n’y sont pas habitués. Le fruit noir revient en finale, la longueur est bonne. J’aime ce vin, toujours aussi austère. Il m’évoque une abbaye cistercienne, avec sa beauté rigide et pure, qui nécessite une certaine sensibilité pour la comprendre. Mon avis est qu’il ira très loin. Par contre, c’est encore difficile en ce moment. 84/100 ; 10 + (le lendemain, le fruit s’est nettement révélé, ce vin aurait dû être carafé).

+++

L’Infidèle 2005

Indiscutablement, le nez de ce vin est sublime. Tout en finesse, une sorte de 2007 plus délicat. Complexité, équilibre. Le humer est jouissif, il dévoile à chaque passage une nouvelle nuance. La bouche est d’une fluidité incroyable. Quelle élégance ! En finale, on reste sur la fraîcheur d’une touche de groseille. La matière est légère, pas du tout la densité de 2007 ou 2010. A adapter soigneusement au plat pour en tirer toute la substance. La bouche est pour moi un peu en retrait ce qui fait que je ne passerai pas la barre de 90. Il a encore du temps devant lui, mais je ne le vois pas vraiment pouvoir encore gagner, sauf à retrouver un peu de sous-bois en bouche… 87/100 ; 0 0.

+++

L’Infidèle 2004

Celui-ci est réellement fermé et goûte jeune bien que ce soit plus une jeunesse aromatique qu’une jeunesse de structure. Un peu d’épice douces, un peu de poivre. Un (tout) peu de fruit. La bouche est très nette, très fraîche, sur la groseille. La finale est bonne, tant en longueur qu’en plaisir. Après comparaison, c’est un peu moins structuré que 2005. Je l’ai déjà mieux goûté. Il est possible qu’il se soit un peu fermé, il venait d’être transporté. 78/100 ; 5 +.

135_C

+++

L’Infidèle 2003

Attention changement de registre (c’est le millésime de transition, d’ailleurs, le passage de flambeau entre Jean-Pierre Jullien et Vincent Goumard). Un note nouvelle apparaît, qui sera magnifiée dans 2001 et 2000. La note viandée, giboyeuse si typique du Mas Cal Demoura de Jean-Pierre Jullien. Ici, le gibier/tannerie le dispute au fruit noir. Comme si l’on pouvait clairement identifier les quatre mains qui ont contribué à l’accouchement de ce vin. C’est tout à fait fascinant. En terme de plaisir, c’est un nez plus ou moins avenant selon les goûts de chacun, même s’il ne présente aucun défaut objectif. La bouche est dans le même registre avec plus d’expressivité que les trois vins précédents. Ce vin divise et divisera. Dans le groupe qui participait à cette dégustation, perrsonne n’adore mais certains détestent. Avec un accord approprié, ce vin brillera, par exemple et justement sur du gibier. Il est expressif et bien construit. Sans doute à ne plus attendre, il semble avoir un peu baissé « dans l’absolu » par rapport à ma dernière expérience (ce qui ne signifie pas que le vin sera mauvais, mais qu’il va demander plus d’attention quant à l’accord mets-vins pour le mettre en valeur). 76/100 ; 0 0.

+++

L’Infidèle 2001

Là, on retrouve JPJ dans toute sa splendeur. Si je puis me permettre l’expression, c’est un vin qui a des couilles et le torse velu. Tout ce que j’aime dans ce style. Le nez est très nettement dominé par la viande, le cuir. Ici le fruit est complètement secondaire même s’il participe de l’équilibre. On a aussi le sous-bois et le poivre… Vraiment très dense et tout en puissance. La bouche est du même acabit, ronde et large. Equilibre d’un tout autre genre que ceux de Vincent. Mais équilibre quand même. Le vin déroule sa puissance jusqu’en fin de palais puis laisse en finale une aromatique de quatre épices marocaines. la longueur est un peu en retrait par rapport à 2007 (exemple du genre). Ce vin peut encore vieillir car il n’évolue pas réellement dans un registre tertiaire. 93/100 ; 0 0.

+++

L’Infidèle 2000

Ouvrez les portes du paradis. Ce vin a dépassé son apogée et se trouve au crépuscule de sa vie. Le nez est encore sympathique, éthéré. Cette fois, il tertiarise nettement. La bouche est par contre comme décharnée, acide, très tertiaire en rétro-olfaction. Poireau en finale. On dirait qu’il a 5 ans de plus que 2001… c’était ma dernière bouteille et c’était trop tard. Il y a deux ans, le vin goûtait encore bien (sans que ce soit extraordinaire). 44/100 ; 0 –.

+++

Mas Cal Demoura 1998

Enfin nous terminons avec un finish d’anthologie. Le vigneron, la vigne, le vin, tous à la fois touchés par la grâce. Ce vin est absolument sublime et atemporel (il n’apas bougé, voire est encore meilleur qu’il y a deux ans, car développant plus de fruit). Le nez est extrêmement profond, complexe, expressif, ample… Comme les chambres du Château de Versailles. Velours, cramoisi, dorure…  ou pour revenir aux arômes, tous les registres sont là, avec une dominante de fruit, mais aussi cacao, le fumé, légère touche de gibier, tout à fait positive cette fois car participant de la complexité… Grand. La bouche est au diapason. Avec une longueur hallucinante. Il rentre dans les cases de l’archétype du vin parfait. C’est un très grand vin. 100/100 ; 0 0.

Isabelle Goumard

Isabelle Goumard

Une série superbe. 1998, 2007 et 2010 sont trois vin d’un niveau superlatif. Pourtant habitué à goûter ce domaine, l’ensemble des vins a dépassé mes attentes.

Cette fois-ci, n’ayant pas de matériel photographique personnel, toutes les photographies sont issues du site du Mas Cal Demoura.

L’Infidèle 2004 by Mas Cal Demoura (France, Languedoc)


L’Infidèle 2004 du Mas Cal Demoura provient plus précisément de la zone identifiée désormais sous le nom Terrasses du Larzac. Cette sous-zone de la récente appellation Languedoc (Coteaux du Languedoc rebadgés assez inutilement par ailleurs) est une vraie réussite. C’est un terroir que je vous recommande d’explorer car ses caractéristiques sont particulièrement intéressantes. En effet, ce qui le distingue est sa fraîcheur et son élégance. Nous trouvons rarement ici de bombes aromatiques ou de vins massifs. Ce sont plutôt des vins délicats, présentant toujours une très belle acidité. D’un point de vue accord mets-vins, ce sont des vins qui peuvent tout à fait se substituer à des vins du Rhône septentrional ou de Bordeaux.

Je me demande quand même pourquoi ce terroir n’est pas carrément identifié par son AOP propre, plutôt qu’une sous-section d’un grand ensemble complètement bâtard. En l’état, c’est un peu comme si on avait une AOP Bourgogne (allant jusqu’au Beaujolais) et qu’en son sein on identifiait « Bourogogne-Gevrey-Chambertin ». Je vous rappelle d’ailleurs à toutes fins utiles que cette brillante AOP Languedoc inclus le… Roussillon… ce qui est rigoureusement absurde du point de vue du style des vins. On a donc fait d’une appellation déjà un peu vaste (Coteaux) une appellation fourre tout, principalement destinée au négoce et aux coopératives. Aucune préoccupation qualitative, donc, dans ce choix purement politique. Mais l’adage est vérifié sur un point « d’un mal peut naître un bien », puisque c’est ainsi qu’on été identifiées les Terrasses du Larzac (et quelques autres).

Petite revue aujourd’hui de ce vin un peu spécial, dans un millésime qui goûte plutôt bien en ce moment, et ce, dans pas mal de régions comme en particulier à Bordeaux.

L’Infidèle 2004 est en fait le premier millésime réalisé en solo par Vincent Goumard. 2003, année de la reprise de l’exploitation de Jean-Pierre Jullien avait été au contraire réalisé en tandem… ce qui au vu de la difficulté de ce dernier était sans aucun doute un heureux concours de circonstance. A ce sujet, on remarquera d’ailleurs que Vincent et Isabelle ont été bénis lors de la transition avec une série de très bons millésimes et même quelques uns des meilleurs jamais produits (2005, 2007…). L’Infidèle 2004 est indéniablement arrivé à maturité. C’est l’occasion de vous parler un peu de ce qu’est la maturité, je le ferai dans un prochain billet. Le nez est très beau. Fondu, très difficile à décrire. Aucun arôme ne passe au dessus de l’autre : c’est fumé, fruité, racé. On retrouve les herbes aromatique et des odeurs légères de bois ciré. Sa structure est bonne sans être grandiose. En bouche, l’homogénéité du vin est encore plus évidente. On ne ressent pas la moindre aspérité. Les tannins sont ronds, doux ; le fruit, noir (myrtille, cassis), est frais. Les autres dominantes au nez se retrouvent en arrière plan. La finale est sur la fraîcheur et une touche de fruit rouge (groseille). Un ensemble très beau, serein : un beau vin. Aucune déviance tertiaire n’est à déplorer, je pense que ce vin a encore quelques années devant lui.

Avis Wineops : 85/100 ; 0 0

L’Infidèle 2004 by Mas Cal Demoura

Gewurztraminer Pfersigberg GC 2004 by Pierre-Henri Ginglinger (France, Alsace)


J’ai hésité à vous proposer ce compte rendu car d’une part, c’est un vin tout à fait introuvable en ce moment, et d’autre part, c’est un vin sur lequel il m’a été difficile d’arrêter un jugement.

Le Pfersigberg et un des 51 grands crus alsaciens. Situé à Eguisheim, il a la particularité d’être divisé en deux parties, dont les expositions et déclivités diffèrent : un secteur est à pente douce et un secteur sud sud-est à pente moyenne. Il est particulièrement adapté au Gewurztraminer mais du fait de sa grande surface et de sa disposition, c’est un terroir très hétérogène, difficile à juger dans son ensemble.

Je précise ici que le domaine Pierre-Henri Ginglinger ne doit pas être confondu avec d’autres du même patronyme, notamment Paul Ginglinger, que l’on retiendra parce que particulièrement qualitatif. Prenez garde, en Alsace peut-être plus qu’ailleurs (en Savoir aussi), aux homonymes. Ils sont légion et vous pouvez très facilement vous tromper de domaine.

Le vin qui nous intéresse, un Gewurztraminer Grand Cru Pfersigberg 2004 de Pierre-Henri Ginglinger, se présente d’abord avec un nez magnifique, très bien défini quoiqu’un peu gras. On y rencontre entre autres fleurs, la rose, entre autres fruits, le litchi. Le vin est très expressif, d’une complexité moyenne. Jusque là, c’est un excellente confirmation de la dégustation d’il y a trois ans. En bouche on commence sur une attaque nette mais un peu molle, typique du cépage, puis les fruits se développent intensément jusqu’au milieu de palais où une note amère très désagréable apparaît. C’est l’amertume doucereuse d’un agrume trop vieux. Cette note extrêmement désagréable rend la dégustation pénible. Difficile de dire d’où elle provient, si elle est ponctuelle ou si elle affectera un lot de bouteille. Elle rappelle une déviation d’origine fongique comme un mauvais suivi du botrytis. Je suis très réservé sur ce vin.

Ma note : 37/100 ; 0 0

Même si ce vin est en partie plaisant, il est impossible de ne pas tenir compte de ce défaut. Si la bouteille n’était pas viciée à ce point, je donnerais environ 85/100 à ce joli vin charnu, qui accompagnera à merveille la cuisine asiatique.

Grand Tasting : Champagne et Bordeaux


Pour continuer dans notre exploration du Grand Tasting, les deux vignobles les plus connus de France, qui pour moi ont plusieurs liens de parentés.

L’un comme l’autre ne font pas partie des vins que j’apprécie le plus car je les trouve largement surévalués par rapport à ce que l’on peut trouver ailleurs. J’irai même jusqu’à dire que si je trouve souvent en Champagne de l’émotion (récemment dans le Terre de Vertus by Larmandier-Bernier), Bordeaux y parvient plus que rarement. C’est d’ailleurs un sujet sur lequel je partagerai plus tard quelques observations. Dans une certaine mesure, Bordeaux a bien confirmé cet état de fait avec des dégustations qui laissent sur leur faim et ne permette en aucun cas d’apprécier la supposée, l’exaspérante « grandeur » du Bordeaux à maturité.

Pour commencer, CHAMPAGNE :

Henriot car c’est par là que j’ai commencé, livre une collection 2010 de très belle facture. Le Brut Souverain et le Blanc Souverain présentés donnaient une belle interprétation du champagne pur et net, en particulier le second, dont on pouvait apprécier la beauté cristalline. Le Millésimé 2002, crémeux, gras et très pur en même temps, est encore très jeune et ne présente pas la richesse que j’ai pu trouver sur le 2000 au cours de l’année passée. C’est un très beau vin qu’il faudra attendre quelques temps. La Cuvée des Enchanteleurs 1996 était quant à elle d’une jeunesse affolante (même si la date de dégorgement est à prendre en compte). Il lui faudra plusieurs années pour exprimer son potentiel. Par chance, j’ai aussi pu goûter La Cuvée des Enchanteleurs 1990 dont, cette fois, le style oxydatif s’exprimait sur la noisette, le beurre et le pain grillé, avec un joli fruit frais et des petites notes de miel. Tout en équilibre et promettant encore de belles années de vieillissement. Dans l’ensemble, donc, une bien belle dégustation. (Notes des vins : 75-92/100 ; Mention du domaine : Excellent ; Prix indicatifs : 35-100€)

Je ne ferai que mentionner Pol Roger, dont la gamme très homogène ressemble par ce trait à celle de Henriot. Le style de la maison, identifiable entre tous, est sur des champagnes d’une grande fraîcheur quoique plus crémeux que ceux de Henriot, la cuvée Winston Churchill est exemplaire. De même Charles Heidsieck donc je ne retiendrai que la cuvée Blancs des Millénaires. Je fais une parenthèse ici pour signaler mon extrême frustration de ne trouver de réellement bons champagnes (car il faut reconnaître que ceux-là sont de grands vins) que dans les cuvées prestige ou au minimum les millésimés, ce qui place un ticket d’entrée aux alentours de 50€ la bouteille et plus souvent autour de 100€. Or ces vins ne sont pas représentatif de la production champenoise… Pour clore la série d’étiquette il faudra noter que la Grande Année 2000 de Bollinger goûtait bien, un fort beau champagne (au contraire de 1999), très vineux, très gras, destiné à la consommation en repas et surtout pas apéritive.

Alors, en dehors des étiquettes, quel champagne retiendrais-je ?

Drappier, indéniablement, présentait un échantillon très excitant de sa gamme. Mis à part le millésimé 1995 lessivé car sans doute ouvert depuis trop longtemps, les autres vins étaient splendides. A commencer par Brut Nature, un champagne fascinant en blanc de noir sans dosage. A la fois vineux et extrêmement frais, c’est un vin à mon avis à conserver quelques années pour mettre en scène en cours de repas où à ouvrir maintenant sur un poisson frais ou des fruits de mers afin de dompter son acidité tranchante. Quatuor, un blanc de quatre blancs (Blanc Vrai – sorte de Pinot Blanc -, Chardonnay, Arbanne et Petit Meslier), est un exercice de style à découvrir impérativement tant sont rares les cuvées sur ces magnifiques et oubliés cépages. Le résultat est d’une grande vinosité pour un blanc de blanc, style plutôt oxydatif avec des touches de miel. Pour terminer, le garderai en mémoire l’ineffable Grande Sendrée 2004, champagne toujours aussi méditatif qui supporte mal les conditions violentes de la dégustation en salon. Conformément à mes précédentes dégustations, c’est un champagne très intellectuel, que je verrai fort bien en fin d’après midi, un dimanche soir calme, auprès d’un livre. (Notes des vins : 80-90/100 ; Mention du domaine : Excellent ; Prix indicatifs : 30-60€)

Enfin, je signale la très recommandable maison Jacquesson à la très efficace cuvée 734, que je connais bien et qui n’était pas au mieux sur le salon. C’est cependant un magnifique champagne, très accessible, et sans aucun doute une des meilleurs cuvée non millésimée (les fameux BSA qui représente 90% des champagnes et sont souvent sans intérêt). 734 dans la version actuelle est un vin très peu dosé, autour de 3,5g/l (on est très loin des 12g/l d’un Veuve Cliquot ou des 9g/l d’un Moët et Chandon), mais attention toutefois car une autre version a été au départ tirée à 6g/l, ce qui donne deux vins très différents. Le millésimé 2002 est d’une telle jeunesse qu’il est injugeable en ce moment, attendre impérativement. Enfin, Avize Grand Cru gorgement Tardif 1995 est une référence absolue en la matière, comptez pas loin de 150€ pour déguster cette merveille… (Notes des vins : 80-95/100 ; Mention du domaine : Excellent-Exceptionnel ; Prix indicatifs : 35-150€)

Passons maintenant à BORDEAUX :

Brièvement, je vous rappelle mes déceptions plus ou moins relatives avec, dans l’ordre croissant : Cos d’Estournel, Guiraud, Kirwan, Clos Haut Peyraguet. J’ajoute que sauf exception, 2007 a confirmé qu’il était un millésime médiocre. Il existe quelques bons vins mais je vous enjoins de déguster avant achat car le style des vins est très particulier quand il n’est pas raté. 2008 en revanche est un millésime qui donne de très jolis résultats, on reparlera de lui dans quelques années mais je pense que nous découvrirons de belles choses.

Château d’Issan est l’un de ceux qui m’a le plus emballé, avec en particulier un très bon 2004 à consommer dès à présent sans arrière pensée. 2008 chez eux est d’une grande qualité bien que beaucoup trop jeune. Son voisin, Château Lagrange proposait également 2004 et 2008 à la dégustation avec le même succès. Sans aucune hésitation, je vous recommande ces deux bordeaux, dont le prix est par ailleurs encore raisonnable. Le Domaine de Chevalier livre quant à lui des 2007 de très bon niveau : le rouge est beaucoup trop jeune mais ne présente aucune déviation et une bonne matière, le blanc quant à lui est un des meilleurs vins que j’ai goûté sur le salon.

Palmer, malgré la grande finesse de ses vins, notamment un 1996 entre deux, qui est en passe d’atteindre sa maturité, n’arrive pas à me faire oublier son tarif insensé. Beychevelle proposait un parallèle instructif entre 2007 et 2008. Ce sont des vins de bon niveau.

En liquoreux, Château Gilette proposait 1989 à la dégustation comme vous ne vous en doutez peut-être pas, c’est encore beaucoup trop jeune mais prometteur. Jugement à formuler dans une dizaine d’années, je pense. Climens 2007 est par contre déjà très impressionnant. Un vin magnifique, dense, complexe et doué d’une fraîcheur qui fait si souvent défaut dans la région. Très grand vin !

Il y en avait bien d’autres mais j’en reste là, je pourrais vous signaler un bon Château de Fieuzal, un correct Château L’Arrosée  ou un bon Branaire-Ducru mais je conclurais sur le fait qu’en dehors du Domaine de Chevalier Blanc 2007 et de Climens 2007, les Bordeaux livrent des vins sans grande émotion, plutôt bien fait mais souvent proches les uns des autres et finalement d’une qualité plutôt moyenne (vins notés entre 70 et 85/100).

Riesling Grand Cru Hengst 2004 by Josmeyer (France, Alsace)


Cette fois, on commence par la photo. Il faut avouer que le domaine Josmeyer sait y faire avec les étiquettes. Nous sommes donc sur un Riesling Grand Cru Hengst 2004, vin qui venait clore une séance de dégustation la semaine dernière. Connaissant un peu le domaine, j’étais à la fois excité et angoissé. La vin confirma les deux sentiments.

Ce Grand Cru Hengst n’était ni fermé ni franchement ouvert au départ. Carafage réalisé, il s’est révélé… un peu. Du point de vue aromatique, pas d’extase : des notes terpéniques, un peu de fruit blanc, beaucoup de fraîcheur et une pointe de citron. En bouche, comme au nez, on retrouve le même profil mais avec une acidité bien (trop ?) fondue. En revanche, c’est un vin puissant, structuré. C’est tout à fait flagrant à la suite des autres vins. Il remplit la bouche et la supporte. Sans aucun doute la marque du Grand Cru… la minéralité est également bien présente.

Et c’est donc un vin qui tout en étant excitant par sa densité est décevant par son expressivité. Conservé ouvert plusieurs heures, il va gagner des fruits exotiques et de l’abricot sec. C’est pour moi le signe que le vin n’est pas encore à maturité. Il lui faudra sans doute encore 3 à 5 ans pour se livrer.

Ma note : 80/100 , 5 +

Un joli vin très minéral et très structuré. Attendre impérativement quelques années. Cependant, si vous considérez un achat, privilégiez peut-être un millésime supérieur comme 2005 ou 2007 (ou 2001 en plus jeune).

J’en profite alors pour ouvrir un peu les horizons. Voilà un vin d’un prix certain (40€ environ sur le marché export, ±30€ départ cave) qui à coup sûr va décevoir le consommateur qui l’achètera, en tout cas à l’export et la plupart des Français. Je ne parle même pas du Trimbach Riesling Réserve 2007 qui l’avait précédé dans un registre archi-fermé. Cette caractéristique des vins français pose un vrai problème. Si les amateurs en France, et encore ils sont plus rares qu’on ne le pense, savent qu’un vin a besoin de temps pour s’ouvrir, il n’en va pas de même à l’étranger. Imaginez un client habitué aux vin joyeusement parfumés du Chili, qui se met en tête pour Noël de goûter les joies d’un Grand Vin Français car le vin français, même s’il perd des parts de marché, a toujours cette image. La gardera-t-il, donc, s’il ne sait pas s’expliquer au consommateur ? En Alsace, certains ont par exemple pris l’habitude d’indiquer le niveau de sucre résiduel, en Allemagne aussi. Il est certes difficile de prévoir l’ouverture d’un vin mais de là à ne pas informer du tout, il y a un pas.

C’est d’autant plus important que désormais, partout dans le monde, le vin se consomme rapidement après l’achat. Triste fait dont les vignerons et leurs institutions sont en partie responsables. Au même titre qu’ils se sont reposés sur la notoriété des vins français avec parfois un mépris ostentatoire du consommateur étranger (je me souviens du temps pas si lointain où l’on vendait la piquette à ces gens qui n’y connaissaient rien) et en tout cas avec une désinvolture toute française, ils ont tenu pour acquis la tradition vinicole européenne. Faute d’avoir rappelé que le vin était un produit noble, vivant, ils ont laissé se développer une logique à la fois pratique et industrielle. Maintenant il faut réparer le préjudice, et ce n’est pas si difficile : ou bien en communiquant sur cette période de fermeture-ouverture, ou bien en travaillant des vins plus ouverts tout de suite. Mais vendre les vins tels quels, partout dans le monde puisque le salut ne viendra que de là, est un crime contre le vin français. C’est se préparer non plus la défaite économique mais celle, bien plus grave, de la notoriété.

Je préfère personnellement les vins de forte personnalité, les vins qui vivent, et donc ceux que l’on va attendre, si frustrante soit l’attente. Des vins de temps, de patience, de vertus qu’il faut raviver. Si nous voulons continuer de donner le temps au vin, il faut le dire et l’expliquer et même parfois il faudra décider de ne vendre que des vins accessibles… Nous sommes en passe de gagner la bataille du terroir, celle-là est la prochaine.

Echézeaux Grand Cru 2004 by Domaine de la Romanée Conti (France, Bourgogne, Côte de Nuits)


Dégustation au cours d’un repas, donc malheureusement sans maîtrise ni de température, ni de l’aération, ni de verre.

2004 est un millésime pas toujours considéré comme flatteur en Bourgogne. Il m’a pourtant déjà livré de grands vins, à l’image du Clos des Lambrays, preuve encore, que le millésime en général ne scelle pas tout. Sans vous laisser plus mijoter, je vous dirai juste que ce cru se sort fort bien de cette année difficile, et la belle acidité encore présente en bouche laisse penser que le vin a des belles années devant lui.

Cet Echézeaux Grand Cru 2004 du Domaine de la Romanée Conti, souvent désignée par le sigle DRC, s’est présenté sous les meilleurs auspices. Ce qui me surprend souvent dans les vins de ce domaine est leur nez. Un nez envoûtant et long, contemplatif. Celui-ci ne déroge pas. Tout en finesse, tout de délicatesse. C’est une musique douce et calme. Je pourrais rester des heures à juste sentir ce doux parfum, à chercher à en décrypter les arômes. Ou plutôt à m’en imprégner, à me perdre dedans, à rêver. Prenez une fugue de Bach, par exemple, vous entendez le thème, une fois, puis deux, puis trois… et vous essayer de suivre, de décrypter la complexité de la partition… et plus vous cherchez plus vous êtes emportés par le génie de la composition et plus vous vous noyez dedans. Frisson. Voilà, c’est exactement ce qui arrive avec ce vin, avec ces vins de la DRC (et d’ailleurs). Je ne vous décrirai pas les arômes, c’est inutile.

La bouche est un peu en retrait sur le nez mais c’est logique sur un vin aussi jeune. Elle est pourtant elle aussi vibrante mais la jeunesse est nette : acidité encore bien présente, quelques arômes végétaux (pour moi, la marque d’une vinification en grappe entière, mais c’est à confirmer) et une rectitude franche caractéristique des vins jeunes. Il en va du vin comme des hommes et la délicatesse de l’expression et de la transmission des sentiments croît avec l’âge. L’explosion ou la contemplation. Ici, c’est encore l’explosion. Quel plaisir ce sera dans une petite dizaine d’année… je ne prévois d’ailleurs vraiment pas plus pour atteindre un degré de maturité plus abouti.

Alors, pour ce divin breuvage, la note : 92/100 ; 5 ++

Un vin magique, dense et aérien. Un vin délicat aussi à marier avec une cuisine souple et subtile.

J’ajouterai encore un mot. C’est en goûtant ce genre de flacon que l’on commence à comprendre aussi l’intérêt qu’il y a à déguster étiquette découverte. Le geste est plus spontané et en un sens pas nécessairement moins objectif… mais nous reviendrons plus tard sur ce point.

Crozes-Hermitage 2004 et 2006 by Alain Graillot


Normalement, je ne publie pas ni le samedi, ni le dimanche, mais pour cette fois, je vais faire une exception…

Alain Graillot, on ne le présente plus, est un des tous meilleurs de cette appellation. Une des caractéristique de ses vins, il me semble, est de se goûter bien à tout stade de vieillissement et longtemps (en tout cas pour un Crozes). C’est en tout cas l’impression que j’avais eu par exemple sur le 2004 il y a quelques années. L’idée, donc, à quelques jours d’intervalle fut d’ouvrir le 2006, qui fort de ses 4 ans devrait être sympathique et 2004 pour voir où le bougre en est, vu qu’il était déjà si bon il y a quatre ans.

Autant je n’avais pas d’arrière pensée à l’ouverture du 2006, sinon un tout petit doute car 2006 est un millésime de qualité en Rhône, qui nécessite peut-être un peu plus de garde… autant 2004 soulevait un petit doute quant à sa tenue, surtout au su de la torture qu’il avait subi pour rejoindre mon verre de dissection.

2006, donc, et 2006… c’est jeune ! J’ouvre donc pour goûter et là, surprise, le vin n’est pas fait, les tannins sont là, astringents, râpeux, vifs. Pas désagréables pour moi, mais nettement présents en bouche, c’est une évidence, il faut carafer. Une à deux heures font l’affaire puisqu’il s’agit juste d’assagir cette bouche un peu belliqueuse. Une fois décanté, cette première impression s’estompe et laisse place à un jus d’une grande finesse et d’une grande fraîcheur. Le toucher aromatique est superbe, la Syrah nette et claire dans une interprétation que j’aime, une interprétation septentrionale. Verdict : il faudra l’attendre encore au minimum deux ans et il gagnera sans doute du même coup l’intensité aromatique qui lui manque un peu en ce moment.

Ma note : 82/100 ; 5 ++

2004 lui est en pleine possession de ses moyens. Toujours ce toucher exceptionnel et cette finesse, cette complexité. Le poivré et les fruits rouges frais se mêlent parfaitement. Les tannins sont ronds, soyeux. C’est assurément un vin mature. Ce qui est étonnant, c’est finalement sa jeunesse et l’impression qu’il n’a pas vraiment changé depuis quatre ans… ce qui naturellement n’est qu’une impression puisqu’en y songeant plus intensément, je me souviens d’un vin où le poivron, ou la Syrah jeunette, était plus prégnant et plus affirmé. Je pense que ce vin peut encore vivre quelques belles années et développer ensuite une palette différente, peut-être encore plus fondue. Très très bien en ce moment, je lui accorde le bénéfice du doute et vous dirai s’il est supérieur dans deux ans 😉

Ma note : 87/100 ; 5 +

Et qu’est-ce que cette comparaison apporte, me direz-vous ? Pourquoi présenter cette note en parallèle ? Ce qui m’a frappé dans cette dégustation, c’est l’homogénéité des bouteilles, leur parenté tellement évidente. Le style dans ces deux vins est une évidence et surtout leur niveau de qualité, équivalent. C’est en soi chose assez rare pour être notée : Graillot est un des trop rares producteurs qui soit capable de maintenir de millésime en millésime le niveau de sa production, sans pour autant dépouiller le vin de sa personnalité. Je n’ai hélas pas encore goûté le difficile 2008, mais je ne serai pas surpris que le vin soit malgré tout de haut niveau, au moins pour une consommation immédiate. Finalement, malgré mes appréhensions, ces vins sont absolument conformes à ce que j’en attendais, pas de surprise. Et ça, c’est quelque chose de formidable.

Pourquoi donc ne pas passer la barre des 90/100 ? C’est une excellente question à laquelle je répondrai dans le prochain billet.