Vallée du Rhône

Grand Tasting 2010 : les très grandes émotions


Un salon sur deux jours signifie plusieurs centaines de vins pour une soixantaine de domaines. C’est un exercice difficile autant physiquement qu’intellectuellement, même quand le salon en question ne propose pratiquement que des vins d’une qualité supérieure.

Et pourtant ! au milieu de cette foule de bons et grands vins, certains parviennent à faire la différence, à donner ce petit plus qui apporte cette émotion toute particulière, unique, qu’on touche parfois au cours d’une dégustation. Pour notre premier billet sur ce salon, nous allons vous livrer cette liste. Il se trouve qu’il n’y en a que quatre, de styles très différents et tous de 2007.

1- Sottimano, Barbaresco Pajoré 2007, Barbaresco DOCG

Un vin en finesse, en pureté et en structure. Il était présenté aux côtés de Cotta, un barbaresco plus sur le fruit compoté, plus accessible. Ce qui m’a plu dans Pajoré, c’est au contraire, cette justesse d’arôme et un équilibre supérieur du fait d’une concentration moins sensible. Un très grand vin dans un remarquable millésime 2007 (semble-t-il) en Piémont.

2- Gourt de Mautens, Rasteau 2007, Rasteau AOC

Le seul français du palmarès, mais quel français ! Ce domaine a entre autre particularité de vouloir livrer des vins déjà mûrs et appréciables à leur commercialisation. 2006 est encore à la vente et 2007 commence sa carrière. Même si 2006 est beaucoup plus fait que 2007, j’ai préféré ce dernière qui me semble avoir encore plus de fraîcheur. Ces vins sont solides, puissants et charnus, d’un style surprenant. La bouche est massive tout en restant fraîche, avec énormément de fruit et surtout une puissance croissante. L’attaque nette est suivie par une explosion aromatique en milieu et fin de palais. On retrouve de surcroît des épices, de l’olive noire… et de la concentration. Un vin remarquable fait avec, on l’aura deviné dans le verre, des rendements pour le moins réduits, de 10-12 hl/ha. (Désolé, pas de photographie pour ce vin dont je n’ai trouvé aucun exemplaire fiable).

3- Fontodi, Flaccianello della Pieve 2007, Colli Toscana Centrale IGT

Retour en Italie pour une toute autre chanson. J’ai abordé ce vin avec un peu de circonspection, sachant combien il a été encensé par un ancien du Wine Spectator, Mr Suckling, d’autant plus qu’il a été décrit comme un « blockbuster »… C’est un vin d’une densité impressionnante, la concentration est poussée à son extrême mais avec une fraîcheur remarquable et une qualité de tannins (très présents) superbe. Le boisé est présent mais pas du tout dominant car la qualité de ce Sangiovese le supporte complètement. Il est complexe, structuré et équilibré : il évite tous les pièges de la maturité poussée, de l’extraction et de l’élevage. Vraiment un vin réalisé de main de maître, certes atypique pour la région, mais qui est indéniablement parmi les plus grands vins que j’ai pu goûter cette année.

4- Mario Lucchetti, Mariasole 2007, Lacrima di Morro d’Alba DOC

Pour moi, ces vins sont LE choc du salon. Autant son Mariasole que je sélectionne ici que son Guardengo, dans un style peut-être plus facile. Ces vins sont réalisés avec le cépage Lacrima dans la région des Marches. La surprise vient des arômes très peu communs avec entre autre la rose, la violette, le litchi et la cerise. On a un peu l’impression de goûter un Gewurztraminer rouge ! Mariasole est par ailleurs réalisé en employant la technique de l’appassimento (une partie du raisin est séché avant vinification). Il en résulte un vin plus complexe, toujours bien équilibré, mais beaucoup plus dense et plus retenu. Reste à savoir si la curiosité fonctionnera toujours quand j’aurai goûté dix millésimes.


 

 

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Quick review : Réserve des Seigneurs (rouge) 2007 by Domaine de l’Oratoire Saint-Martin (France, Vallée du Rhône, Cairanne)


La Réserve des Seigneurs est un Cairanne du Domaine de l’Oratoire Saint-Martin destiné à une dégustation « rapide » entre 3 et 6 ans. C’est un vin plus ouvert, non boisé, moins dense que Haut Coustias, par exemple. Est-ce une entrée de gamme ? non, c’est plutôt un autre vin, quelque chose de plus direct.

Cette bouteille est une vraie bonne surprise. J’avais le souvenir d’un vin un peu batailleur, en sortie de cuve, très explosif. Mais le séjour en bouteille a posé tout ça et on a devant nous un magnifique vin, riche et équilibré. Sa composition 60% Grenache, 30% Mourvèdre et 10% Syrah, explique en partie ce magnifique équilibre où la fougue du Grenache et de la Syrah trouve son harmonie grâce à l’austérité et la profondeur du Mourvèdre. Beaucoup de choses au nez : poivre, fruits rouges et des notes plus animales (discrètes) comme le cuir. En bouche, une rondeur exemplaire et un magnifique soyeux de tanin. C’est une bouteille à parfaite maturité et ce pour quelques années.

Ma note : 84/100 ; 0 0

Un vin superbe et très élégant à l’heure actuelle, pas de notes d’évolution mais une rondeur qui ne ment pas et marque le début de la maturité. Il sera le compagnon parfait des volailles, veau et autre porc, mais aussi de filet de boeuf juste grillé. Un vin souple qui plaira aux palais les plus hermétiques aux vins du sud.

Château Mas Neuf (France, Costières de Nîmes)… pas convaincu.


Je me suis lancé depuis quelques mois dans l’exploration des appellations de moindre notoriété en France, celles qui produisent des vins sous la barre des 10€, voire même autour de 5€. Le vignoble des Costières de Nîmes est en bonne position sur ce type de produit, et c’est avec le Château Mas Neuf, un domaine de plutôt bonne réputation que j’ai décidé d’approfondir la question. Deux cuvées m’ont occupé : Compostelle Blanc 2008 et Compostelle Rouge 2007.

Compostelle constitue un haut-moyen de gamme au Château Mas Neuf, donc la collection se construit sur le base de « vins de soif » baptisés Les Conviviales, d’un premier niveau d’AOC à l’habile dénomination qui évoque les Côtes du Rhône, Rhône Paradox, d’un deuxième niveau d’AOC haut de gamme, Compostelle. Le tout est couronné par deux sélections parcellaires et un vin « à part », Armonio. (Pour plus de détail, consultez le site du Château Mas Neuf).


Quand on découvre un vin, le premier geste est l’ouverture. C’est donc le bouchon que l’on voit d’abord. Je commencerai pas là. Qualité de bouchage, donc, pas très satisfaisante. Sur les deux exemplaires, des bouchons d’un liège moyen, très imparfait et déjà très sec, imbibés sur une bonne longueur. Je ne suis donc qu’à peine surpris par la coulure repéré à l’ouverture du rouge. Comme je le dis souvent, quel intérêt de choisir un liège médiocre quand on a des bouchons techniques de qualité à disposition. C’est un choix qui me désole d’autant plus que ce type de bouchage approximatif ne  se retrouve jamais sur les vins du Nouveau Monde (même dans une catégorie de prix inférieure).

Passé ce petit gros défaut, que dire des vins ?

Compostelle blanc 2008, sur base de Roussanne (90%) assaisonnée de Viognier (10%), est un vin que je qualifierai de technique. Il est aromatiquement complètement dominé par le Viognier, ce qui n’est guère surprenant sur ces terroirs chauds où le Viognier donne des jus très expressifs et très riches (mais très déséquilibrés). Au nez, on est donc sur les fruits à noyaux, pêche blanche et abricot, un grillé aussi qui rappelle celui des liquoreux. Vraiment très intéressant. En bouche le vin est large et gras, plus monolithique qu’au nez. Je ne retrouve pas le profil qui me plaisait alors. La longueur est correcte, sans plus, un peu maladroite et pesante. La matière en bouche me semble déjà avancée vers l’oxydation, avec des notes d’élevage il me semble, presque de chêne américain. Ce qui sauve ce vin est son rapport qualité-prix, car il faut quand même avouer qu’on tient là quelque chose de complet et pas caricatural (surtout au nez) pour moins de 10€. Le vin est donné pour quelques années de garde, mais je ne m’y risquerai pas.

Ma note : 68/100 ; 0 0

Compostelle rouge 2007 pour le coup n’emporte même pas ma compassion. La coulure est-elle cause de la platitude bovaresque de ce vin ? Il faudra sans doute confirmer cette dégustation. Le vin n’a pas grand chose à dire. Un peu de poivre, une touche de Syrah au nez, la bouche livre des tannins complètement fondus, équilibrés de ce point de vue, mais est d’une grande pauvreté. Le vin n’est pas mauvais, il est juste insignifiant. C’est donc à revoir. La note est à prendre, donc, pour ce qu’a été cette bouteille.

Ma note : 44/100 ; 0 0

En conclusion générale, je n’ai pas été franchement convaincu par ces deux vins, que je trouve formatés et techniques. Le blanc reste cependant un remarquable rapport qualité-prix, qui peut trouver son public. Il s’adresse aux personnes qui cherchent des vins blancs puissants et aromatiques. C’est tout à fait le genre de produit qui trouvera sa place aux côtés d’une volaille. Le servir frais permet d’ailleurs de palier largement son défaut d’acidité. Le rouge est à oublier si cette première impression se confirme sur une bouteille non douteuse.

Sans donc être la révélation attendue, on trouve ici des vins tout de même beaucoup plus fins que la moyenne de l’appellation. Les cuvées parcellaires que je ne connais pas encore apporteront peut-être ce qui me semble manquer à ces Compostelles : de la personnalité et un peu de race.

Côte Rôtie 2006 by Jamet (France, Rhône septentrional)


La suite du billet sur Graillot arrive donc… assez vite, en fait. Je ne sais pas ménager le suspense 🙂

Côte Rôtie 2006 by Domaine Jamet

Aux alentours de la dégustation Graillot, j’ai donc eu la joie de partager une bouteille de cette Côte Rôte 2006 du domaine Jamet. C’était, une fois n’est pas coutume, au détour d’une carte des vins assez dépouillée mais très qualitative, que j’ai découvert ce flacon. Après avoir jeté un oeil (façon de parler) dans le verre, on note un vin certes déjà accessible mais tendu, comme noué et il semble clair qu’il gagnera à un séjour rapide en carafe. Sur un millésime aussi récent et avec une grosse demie-heure de marge avant le plat principal, ça devrait l’aider à s’ouvrir, surtout par l’apport d’oxygène lors du transvasement dans le décanteur.

Une quarantaine de minutes plus tard, timing tenu, nous nous replongeons dans le vin. C’est tout simplement grandiose. C’est un livre qu’on explore, de longues pages aromatiques se succèdent et s’entassent. Côté équilibre, c’est parfait et incroyable étant donné la densité du breuvage. Ah là là, rien qu’au souvenir, je m’emballe…

Vous devinez la couleur, rouge profond, grenat avec des reflets pourpres sur le disque. Le nez est éclatant et profond, peut-être encore un peu fermé. Il est frappant de constater la structure de ce dernier. Prenez un vin simple, le nez est comme une feuille de papier, vous soufflez dessus, elle s’envole ; ou une plume qui vous chatouille : unidimensionnel en tout cas. Ici, le nez se construit comme un temple ou comme un château. Des fondations, des colonnes, de l’élévation, une charpente. Un monument se dévoile sous votre nez. Aucun vide, aucune faille, ce sont des pierres qui s’emboîtent solidement. Mais délicatement aussi, précieusement, douillettement. Paradoxe que la puissance de ce vin et son velouté. Des arômes ? Tellement… surtout du fruit rouge, du poivre, des herbes aromatiques… les arômes, peu importe en fait quand on plonge dans ces délices.

A la mise en bouche, je retiens mon souffle mais pas longtemps car elle est plus expressive encore. Au contraire du nez qui est encore un brin en dedans, bougon, la bouche est soyeuse et chantante, un baryton. Je retrouve cette densité, cette profondeur architecturale du vin. Et cette épaisseur, ce mouvement symphonique des parfums se construit à mesure que le vin parcourt le palais. Il s’étire en finale, jouissif, généreux.

Assurément c’est très très grand, magnifique, et promis à un avenir – proche ! – radieux. Sans doute deux petites années suffiront à en ouvrir plus largement les portes. Faudra-t-il l’attendre vingt ou trente ans pour en prendre toute la mesure, ainsi que la tradition nous enseigne à propos des Côtes Rôties…? j’avoue que j’en doute, surtout au su de mon palais qui s’accommode mieux des arômes de jeunesse que des humus et sous-bois tertiaires. En tout cas, je suis convaincu que le plaisir sera au rendez-vous, superlatif, de 2012 à 2021, au minimum (entre 6 et 15 ans, donc). Si vous êtes amateurs de plus vieux, la matière est de toute façon là, donc n’ayez crainte !

Alors pourquoi avoir « teasé » sur le Graillot ? Vous souvenez-vous des pages du livre que j’évoquais ? Le Crozes-Hermitage de Graillot me donnait l’impression d’être une chapitre du livre que dépliait le Jamet. Comme si dans le jus de la Côte Rôtie, se serait trouvé comprimée la matière de 5 Crozes-Hermitage (analogie erronée mais parlante). Certes, ces vins sont totalement différents et, en son genre, le Graillot est excellent. Mais c’est une expression de la Syrah tellement plus dense, plus profonde et plus émouvante que je ne peux que constater la supériorité du Jamet.

Et maintenant, ce que vous cherchez peut-être avidement (ou pas), ma note : 94/100 ; 5 ++

La Côte Rôtie du Domaine Jamet est un vin de très grande classe, déjà accessible et élégant.  Ses caractéristiques les plus claires sont sa profondeur et sa complexité. C’est un vin qui ne peut pas laisser indifférent. Prêt à consommer rapidement, il s’affinera sans doute encore quelques années. Quant à l’accompagnement, il n’aura pas peur de grand chose et sa souplesse, malgré sa matière, autoriseront des accords assez larges allant des viandes blanches en sauce un peu relevée aux viandes rouges et même certains gibiers.

Crozes-Hermitage 2004 et 2006 by Alain Graillot


Normalement, je ne publie pas ni le samedi, ni le dimanche, mais pour cette fois, je vais faire une exception…

Alain Graillot, on ne le présente plus, est un des tous meilleurs de cette appellation. Une des caractéristique de ses vins, il me semble, est de se goûter bien à tout stade de vieillissement et longtemps (en tout cas pour un Crozes). C’est en tout cas l’impression que j’avais eu par exemple sur le 2004 il y a quelques années. L’idée, donc, à quelques jours d’intervalle fut d’ouvrir le 2006, qui fort de ses 4 ans devrait être sympathique et 2004 pour voir où le bougre en est, vu qu’il était déjà si bon il y a quatre ans.

Autant je n’avais pas d’arrière pensée à l’ouverture du 2006, sinon un tout petit doute car 2006 est un millésime de qualité en Rhône, qui nécessite peut-être un peu plus de garde… autant 2004 soulevait un petit doute quant à sa tenue, surtout au su de la torture qu’il avait subi pour rejoindre mon verre de dissection.

2006, donc, et 2006… c’est jeune ! J’ouvre donc pour goûter et là, surprise, le vin n’est pas fait, les tannins sont là, astringents, râpeux, vifs. Pas désagréables pour moi, mais nettement présents en bouche, c’est une évidence, il faut carafer. Une à deux heures font l’affaire puisqu’il s’agit juste d’assagir cette bouche un peu belliqueuse. Une fois décanté, cette première impression s’estompe et laisse place à un jus d’une grande finesse et d’une grande fraîcheur. Le toucher aromatique est superbe, la Syrah nette et claire dans une interprétation que j’aime, une interprétation septentrionale. Verdict : il faudra l’attendre encore au minimum deux ans et il gagnera sans doute du même coup l’intensité aromatique qui lui manque un peu en ce moment.

Ma note : 82/100 ; 5 ++

2004 lui est en pleine possession de ses moyens. Toujours ce toucher exceptionnel et cette finesse, cette complexité. Le poivré et les fruits rouges frais se mêlent parfaitement. Les tannins sont ronds, soyeux. C’est assurément un vin mature. Ce qui est étonnant, c’est finalement sa jeunesse et l’impression qu’il n’a pas vraiment changé depuis quatre ans… ce qui naturellement n’est qu’une impression puisqu’en y songeant plus intensément, je me souviens d’un vin où le poivron, ou la Syrah jeunette, était plus prégnant et plus affirmé. Je pense que ce vin peut encore vivre quelques belles années et développer ensuite une palette différente, peut-être encore plus fondue. Très très bien en ce moment, je lui accorde le bénéfice du doute et vous dirai s’il est supérieur dans deux ans 😉

Ma note : 87/100 ; 5 +

Et qu’est-ce que cette comparaison apporte, me direz-vous ? Pourquoi présenter cette note en parallèle ? Ce qui m’a frappé dans cette dégustation, c’est l’homogénéité des bouteilles, leur parenté tellement évidente. Le style dans ces deux vins est une évidence et surtout leur niveau de qualité, équivalent. C’est en soi chose assez rare pour être notée : Graillot est un des trop rares producteurs qui soit capable de maintenir de millésime en millésime le niveau de sa production, sans pour autant dépouiller le vin de sa personnalité. Je n’ai hélas pas encore goûté le difficile 2008, mais je ne serai pas surpris que le vin soit malgré tout de haut niveau, au moins pour une consommation immédiate. Finalement, malgré mes appréhensions, ces vins sont absolument conformes à ce que j’en attendais, pas de surprise. Et ça, c’est quelque chose de formidable.

Pourquoi donc ne pas passer la barre des 90/100 ? C’est une excellente question à laquelle je répondrai dans le prochain billet.