Graillot

Le Maroc, ses vins (Val d’Argan, Thalvin Ouled Thaleb, les Celliers de Meknès…)


Aujourd’hui, on s’amuse. De retour d’un très court périple marocain, je vous rapporte quelques impressions sur la production locale, les vins du Maroc, donc. Ce sera disparate et peu rigoureux, mais le but est de vous donner une vue d’ensemble.

Avant tout, il est difficile de s’informer sur le vignoble et les vins marocains car il n’existe pratiquement pas de sources fiables et les producteurs n’ont que rarement des sites détaillés, voire même n’en ont pas du tout. Compte tenu de ces difficultés documentaires, vous comprendrez un degré de détail limité.

Le vignoble marocain est actuellement plutôt concentré et modeste, ce qui est somme toute logique pour une production peu exportée et destinée à la consommation des touristes. Trois producteurs dominent le marché, ils sont : les Celliers de Meknès (près de Meknès, comme son nom l’indique), le Val d’Argan (idem, près d’Essaouia, ex-Mogador) et Thalvin – Ouled Thaleb (à Benslimane, près de Casablanca). Au bout du compte, on trouve 10 000 ha de vignes et désormais 8 domaines, dont 5 ont été lancés dans les années 2000. Autant dire que le secteur connaît une nouvelle dynamique. La liste complète est : Les Celliers de Meknès, Château Roslane, Le Domaine des Ouled Thaleb-Thalvin, Les Cépages de Meknès-Castel, Le Domaine La Zouina, Les Deux Domaines, Le Val d’Argan, La Ferme Rouge.

La production est caractérisée par une prédominance des rosés et gris, qui ont le mérite d’être frais, légers et d’une qualité surprenante (Gerrouane en est un bon exemple) mais ne collent pas vraiment à la cuisine marocaine, en dehors des spécialités côtières. En revanche, les rouges sont bien adaptés quoique souvent un peu lourds et les blancs sont quant à eux les vins les plus étonnants car le mieux réalisés.

Côté rouge donc, les Coteaux de l’Atlas sont un vin en puissance, très sud, très dense. Il est un peu puissant mais offre cette plénitude que l’on aime rencontrer de temps à autres : du concentré de soleil (70+/100 selon l’humeur plus ou moins tolérante à l’extraction et l’alcool). Le Val d’Argan se positionne très intelligemment avec un encépagement exclusivement rhodanien. Dans sa verison rouge de 2008, toutefois, le vin n’est pas complètement satisfaisant et probablement servi un peu trop chaud. Il est rond mais manque de puissance aromatique et d’allonge, il semblerait qu’une Syrah surmûrie et un alcool très présent ait diminué le vin. Néanmoins, cela reste bon (70/100). Thalvin quant à lui d’abord centré sur Cabernet Sauvignon et Merlot pour une très belle cuvée CB Initiales 2007 vraiment typée, où l’on identifie le Cabernet Sauvignon mais où le Merlot très mûr fait penser à une Syrah… peut-être y a-t-il d’ailleurs quelques grappe de cette dernière dans cette bouteille (on devine la législation et le contrôle marocain assez lâche sur ses vins). Quoiqu’il en soit, le résultat est joli, équilibré et constitue un des rouges les plus intéressants du pays, faisant preuve d’une vraie originalité (80/100). Avec son domaine des Ouled Thaleb, il a depuis peu développé un vin Tandem, 100% Syrah, en association avec Alain Graillot. Ce vin vraiment africain dans l’esprit est d’une puissance énorme et demande encore un peu de maîtrise au niveau des maturités. Malgré tout, c’est un bel exemple également, qui se révèle après un carafage (75+/100).

En blanc, j’avoue avoir été beaucoup plus sous le charme. Les vins sont globalement beaucoup plus léger que les rouges et de fait, très digestes. Le Val d’Argan offre par exemple une Gazelle de Mogad’or, semble-t-il non millésimée, sur la base de cépages comme le Muscat, la Roussanne, le Bourboulenc et l’Ugni-blanc. Le résultat est un blanc simple mais aromatique, frais et plaisant (65/100), son grand frère, El Mogador 2009, sur les mêmes cépages, offre plus de matière, plus de densité et d’aromatique. Un très joli blanc qui mérite le détour (75+/100). Mais dans le domaine, c’est Thalvin avec CB Initiales 2009 (?) blanc qui remporte la palme. Certes nous trouvons là un chardonnay nettement boisé mais dont on peut raisonnablement parier sur une bonne tenue pour quelques années (80-/100). Dans l’esprit, on s’approche d’un Givry Petit Marole de François Lumpp, avec naturellement moins de matière, de complexité et de fraîcheur. Pour moi, c’est remarquable vu le climat sous lequel il est obtenu. 

A noter que je n’ai hélas pas pu goûter les vins hauts de gamme du Val d’Argan, et c’est bien dommage car le blanc en particulier est prometteur !

De beaux efforts, donc, que je salue avec des notes enthousiastes ;). Les choses vont dans le bon sens, espérons que la dynamique ne s’essouffle pas et donne naissance à des vins encore plus aboutis !

Publicités

Côte Rôtie 2006 by Jamet (France, Rhône septentrional)


La suite du billet sur Graillot arrive donc… assez vite, en fait. Je ne sais pas ménager le suspense 🙂

Côte Rôtie 2006 by Domaine Jamet

Aux alentours de la dégustation Graillot, j’ai donc eu la joie de partager une bouteille de cette Côte Rôte 2006 du domaine Jamet. C’était, une fois n’est pas coutume, au détour d’une carte des vins assez dépouillée mais très qualitative, que j’ai découvert ce flacon. Après avoir jeté un oeil (façon de parler) dans le verre, on note un vin certes déjà accessible mais tendu, comme noué et il semble clair qu’il gagnera à un séjour rapide en carafe. Sur un millésime aussi récent et avec une grosse demie-heure de marge avant le plat principal, ça devrait l’aider à s’ouvrir, surtout par l’apport d’oxygène lors du transvasement dans le décanteur.

Une quarantaine de minutes plus tard, timing tenu, nous nous replongeons dans le vin. C’est tout simplement grandiose. C’est un livre qu’on explore, de longues pages aromatiques se succèdent et s’entassent. Côté équilibre, c’est parfait et incroyable étant donné la densité du breuvage. Ah là là, rien qu’au souvenir, je m’emballe…

Vous devinez la couleur, rouge profond, grenat avec des reflets pourpres sur le disque. Le nez est éclatant et profond, peut-être encore un peu fermé. Il est frappant de constater la structure de ce dernier. Prenez un vin simple, le nez est comme une feuille de papier, vous soufflez dessus, elle s’envole ; ou une plume qui vous chatouille : unidimensionnel en tout cas. Ici, le nez se construit comme un temple ou comme un château. Des fondations, des colonnes, de l’élévation, une charpente. Un monument se dévoile sous votre nez. Aucun vide, aucune faille, ce sont des pierres qui s’emboîtent solidement. Mais délicatement aussi, précieusement, douillettement. Paradoxe que la puissance de ce vin et son velouté. Des arômes ? Tellement… surtout du fruit rouge, du poivre, des herbes aromatiques… les arômes, peu importe en fait quand on plonge dans ces délices.

A la mise en bouche, je retiens mon souffle mais pas longtemps car elle est plus expressive encore. Au contraire du nez qui est encore un brin en dedans, bougon, la bouche est soyeuse et chantante, un baryton. Je retrouve cette densité, cette profondeur architecturale du vin. Et cette épaisseur, ce mouvement symphonique des parfums se construit à mesure que le vin parcourt le palais. Il s’étire en finale, jouissif, généreux.

Assurément c’est très très grand, magnifique, et promis à un avenir – proche ! – radieux. Sans doute deux petites années suffiront à en ouvrir plus largement les portes. Faudra-t-il l’attendre vingt ou trente ans pour en prendre toute la mesure, ainsi que la tradition nous enseigne à propos des Côtes Rôties…? j’avoue que j’en doute, surtout au su de mon palais qui s’accommode mieux des arômes de jeunesse que des humus et sous-bois tertiaires. En tout cas, je suis convaincu que le plaisir sera au rendez-vous, superlatif, de 2012 à 2021, au minimum (entre 6 et 15 ans, donc). Si vous êtes amateurs de plus vieux, la matière est de toute façon là, donc n’ayez crainte !

Alors pourquoi avoir « teasé » sur le Graillot ? Vous souvenez-vous des pages du livre que j’évoquais ? Le Crozes-Hermitage de Graillot me donnait l’impression d’être une chapitre du livre que dépliait le Jamet. Comme si dans le jus de la Côte Rôtie, se serait trouvé comprimée la matière de 5 Crozes-Hermitage (analogie erronée mais parlante). Certes, ces vins sont totalement différents et, en son genre, le Graillot est excellent. Mais c’est une expression de la Syrah tellement plus dense, plus profonde et plus émouvante que je ne peux que constater la supériorité du Jamet.

Et maintenant, ce que vous cherchez peut-être avidement (ou pas), ma note : 94/100 ; 5 ++

La Côte Rôtie du Domaine Jamet est un vin de très grande classe, déjà accessible et élégant.  Ses caractéristiques les plus claires sont sa profondeur et sa complexité. C’est un vin qui ne peut pas laisser indifférent. Prêt à consommer rapidement, il s’affinera sans doute encore quelques années. Quant à l’accompagnement, il n’aura pas peur de grand chose et sa souplesse, malgré sa matière, autoriseront des accords assez larges allant des viandes blanches en sauce un peu relevée aux viandes rouges et même certains gibiers.