1998

La grande Verticale de l’Infidèle du Mas Cal Demoura, de 1998 à 2010


Une fois n’est pas coutume, je suis Parisien pour 48h. L’occasion de mettre en place une dégustation qui me fait de l’oeil depuis 6 mois et dont je vais ici partager les conclusions avec vous.

Il s’agit d’une verticale quasi complète du Mas Cal Demoura, cuvée l’Infidèle. L’Infidèle est un rouge d’assemblage Syrah, Grenache, Mourvèdre, Carignan et Cinsaut, dont vous trouverez les détails ici.  Notre dégustation comprend les millésimes 1998, 2000, 2001, 2003, 2004, 2005, 2006, 2007, 2008, 2009 et 2010. Tous les vins ont été simplement ouverts et vérifiés 4 à 6h avant la dégustation, 2004 étant très fermé a été carafé. Si vous voulez optimiser l’expressivité des vins, 2010, 2009, 2007 et 2006 pourraient passer 1 à 3h en décanteur (ou ouverture 12 à 18h avant dégustation). Le service de ces vins s’est fait du plus jeune au plus vieux, ce qui est un ordre que j’ai toujours expérimenté comme bon. Plusieurs raisons justifient cette approche, le fait est que je n’ai jamais rencontré de cas qui contredise cet ordre.

Vincent Goumard

Vincent Goumard

Je vous donne déjà quelques éléments. Tous ces vins sont ouvrables et buvables en ce moment, aucun n’est irrémédiablement fermé. Aucun n’est trop vieux à l’exception de 2000, sur le déclin depuis déjà plusieurs années. Aucun millésime récent (depuis 2004) n’a entamé sa phase descendante. Vous remarquerez à la lecture un virage important dans le style du vin en 2003, date de la reprise du domaine par Vincent Goumard, dont la progression est constante depuis lors. Une conclusion préliminaire est que vous pouvez acheter ces vins chaque année sans vous soucier de la qualité : aucun raté en quasi dix ans.

Voici donc la série.

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L’Infidèle 2010

Au départ le nez présente une légère note de réduction. Puis il développe assez rapidement sur le poivre et un fruité intense, noir et sucré. Cassis, mûre. Une discrète note torréfiée, type cacao apparaît. Une des rares fois où je ressens l’élevage sur cette cuvée, mais c’est tellement léger que dans quelques années, cette note viendra juste ajouter à la complexité du vin. Voilà un nez d’une très grande élégance, avec une structure qui impressionne. En bouche, une attaque nette et large en même temps, Il y a beaucoup de matière, le vin est très rond en milieu de palais, sans aucun creu. Plein, mûr, puissant, il présente un équilibre impeccable, avec une finale superbe et très longue. C’est véritablement un grand vin et, à mon avis, le meilleur réalisé jusqu’à présent. Il est encore jeune et demande à s’intégrer encore deux ou trois ans pour s’exprimer plus pleinement. 89/100 ; 5 ++ (il atteindra 100/100, j’en suis certain).

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L’Infidèle 2009

Le premier nez est nettement dominé par la Syrah. Il présente un poivré typique (très rhodanien) puis un fruit mûr, noir, qui le replace plus dans un profil aromatique sudiste. L’équilibre du nez est aussi remarquable que frais. L’attaque est très précise, le vin défile en bouche avec une grande justesse. Il est suave, plus intégré. La fraîcheur est assez incroyable vu la chaleur du millésime. Equilibre irréprochable. Une réussite 90/100 ; 5 +.

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L’Infidèle 2008

Cette fois, c’est le Mourvèdre qui domine. Nez plus type « confiture » au sens où une certaine douceur semblable à l’odeur de la confiture de fraise chaude vient au nez. Un peu de pruneau également (pas négatif), de la garrigue et des herbes aromatiques. C’est un nez plus doux, moins aigu que les deux précédents mais avec un charme incroyable. Ce vin me donne une impression beaucoup plus féminine, sensuelle. La chaleur douce d’une soirée d’été dans un jardin. La bouche est sans aspérité, les tanins absents, totalement fondus. La sucrosité légère (que j’avais déjà perçue il y a deux ans) est là, elle souligne le charme de ce vin. Il est langoureux et a la beauté douce d’un dégradé noir et blanc. Dans son style, c’est un vin universel, il est extrêmement facile à apprécier. Le potentiel est bon et il a peu évolué ces dernières années. Il manque un tout petit peu de complexité par rapport aux deux précédents et d’un petit peu de structure, de netteté (mais on touche vraiment ici au détail). Ca n’en reste pas moins un superbe vin. 88/100 ; 5 +.

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L’Infidèle 2007

Ici nous trouvons le premier vin dont on peut dire qu’il a intégré toutes ses composantes. Rien ne prend le dessus, aucun cépage ne s’affirme plus que l’autre. Il part d’emblée sur un fruit frais avec fraise, framboise et cassis, très dense. A l’ouverture, des notes de ces mêmes fruits, plus mûrs et de mûre apparaissent et complètent l’ensemble. Les herbes aromatiques viennent tendre l’ensemble et les épices. Le nez est très complexe et très profond. L’image qui me vient à ce moment est celle du Duomo de Florence et sa marqueterie de marbre immense et brillante. En bouche, la constitution de ce vin s’affirme encore plus. L’attaque est large et pure, mais dans un tout autre style que 2010. Alors que 2010 est en puissance, agité et impétueux, jeune ; 2007 est lui posé, homogène, d’une beauté classique.Le milieu de bouche prolonge le développement de l’harmonie. Qu’ajouter ? Belle densité, beaucoup de longueur, intense et sur le fruit. Le tout est vraiment très structuré avec juste ce qu’il faut de tannin. C’est superbe, grandiose. 96/100 ; 5 + (le lendemain, le vin a pris encore plus de volume… excellent, réellement).

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L’Infidèle 2006

D’emblée, on note une certaine fermeture aromatique, mais rien à voir avec le 2004 que j’ai déjà goûté avant le carafage. Ici, c’est plus ferme que fermé. Le fruit noir, avec encore cassis (que j’ai retrouvé sur presque tous les vins), myrtille, est présent, mais comme au coucher du soleil en forêt… c’est très sombre. En bouche les tannins sont pour la première fois réellement présents. Ce sont des tannins étendus, gros et ronds. L’impression pour moi est de douceur malgré tout. Une douceur très différente de 2008, pas du tout facile. C’est un vin qui vous aggripe et vous tient comme une main gigantesque, amicale mais un peu maladroite… ce charme est difficile à comprendre : les tannins sont vraiment dominants et dérangeront les palais qui n’y sont pas habitués. Le fruit noir revient en finale, la longueur est bonne. J’aime ce vin, toujours aussi austère. Il m’évoque une abbaye cistercienne, avec sa beauté rigide et pure, qui nécessite une certaine sensibilité pour la comprendre. Mon avis est qu’il ira très loin. Par contre, c’est encore difficile en ce moment. 84/100 ; 10 + (le lendemain, le fruit s’est nettement révélé, ce vin aurait dû être carafé).

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L’Infidèle 2005

Indiscutablement, le nez de ce vin est sublime. Tout en finesse, une sorte de 2007 plus délicat. Complexité, équilibre. Le humer est jouissif, il dévoile à chaque passage une nouvelle nuance. La bouche est d’une fluidité incroyable. Quelle élégance ! En finale, on reste sur la fraîcheur d’une touche de groseille. La matière est légère, pas du tout la densité de 2007 ou 2010. A adapter soigneusement au plat pour en tirer toute la substance. La bouche est pour moi un peu en retrait ce qui fait que je ne passerai pas la barre de 90. Il a encore du temps devant lui, mais je ne le vois pas vraiment pouvoir encore gagner, sauf à retrouver un peu de sous-bois en bouche… 87/100 ; 0 0.

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L’Infidèle 2004

Celui-ci est réellement fermé et goûte jeune bien que ce soit plus une jeunesse aromatique qu’une jeunesse de structure. Un peu d’épice douces, un peu de poivre. Un (tout) peu de fruit. La bouche est très nette, très fraîche, sur la groseille. La finale est bonne, tant en longueur qu’en plaisir. Après comparaison, c’est un peu moins structuré que 2005. Je l’ai déjà mieux goûté. Il est possible qu’il se soit un peu fermé, il venait d’être transporté. 78/100 ; 5 +.

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L’Infidèle 2003

Attention changement de registre (c’est le millésime de transition, d’ailleurs, le passage de flambeau entre Jean-Pierre Jullien et Vincent Goumard). Un note nouvelle apparaît, qui sera magnifiée dans 2001 et 2000. La note viandée, giboyeuse si typique du Mas Cal Demoura de Jean-Pierre Jullien. Ici, le gibier/tannerie le dispute au fruit noir. Comme si l’on pouvait clairement identifier les quatre mains qui ont contribué à l’accouchement de ce vin. C’est tout à fait fascinant. En terme de plaisir, c’est un nez plus ou moins avenant selon les goûts de chacun, même s’il ne présente aucun défaut objectif. La bouche est dans le même registre avec plus d’expressivité que les trois vins précédents. Ce vin divise et divisera. Dans le groupe qui participait à cette dégustation, perrsonne n’adore mais certains détestent. Avec un accord approprié, ce vin brillera, par exemple et justement sur du gibier. Il est expressif et bien construit. Sans doute à ne plus attendre, il semble avoir un peu baissé « dans l’absolu » par rapport à ma dernière expérience (ce qui ne signifie pas que le vin sera mauvais, mais qu’il va demander plus d’attention quant à l’accord mets-vins pour le mettre en valeur). 76/100 ; 0 0.

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L’Infidèle 2001

Là, on retrouve JPJ dans toute sa splendeur. Si je puis me permettre l’expression, c’est un vin qui a des couilles et le torse velu. Tout ce que j’aime dans ce style. Le nez est très nettement dominé par la viande, le cuir. Ici le fruit est complètement secondaire même s’il participe de l’équilibre. On a aussi le sous-bois et le poivre… Vraiment très dense et tout en puissance. La bouche est du même acabit, ronde et large. Equilibre d’un tout autre genre que ceux de Vincent. Mais équilibre quand même. Le vin déroule sa puissance jusqu’en fin de palais puis laisse en finale une aromatique de quatre épices marocaines. la longueur est un peu en retrait par rapport à 2007 (exemple du genre). Ce vin peut encore vieillir car il n’évolue pas réellement dans un registre tertiaire. 93/100 ; 0 0.

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L’Infidèle 2000

Ouvrez les portes du paradis. Ce vin a dépassé son apogée et se trouve au crépuscule de sa vie. Le nez est encore sympathique, éthéré. Cette fois, il tertiarise nettement. La bouche est par contre comme décharnée, acide, très tertiaire en rétro-olfaction. Poireau en finale. On dirait qu’il a 5 ans de plus que 2001… c’était ma dernière bouteille et c’était trop tard. Il y a deux ans, le vin goûtait encore bien (sans que ce soit extraordinaire). 44/100 ; 0 –.

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Mas Cal Demoura 1998

Enfin nous terminons avec un finish d’anthologie. Le vigneron, la vigne, le vin, tous à la fois touchés par la grâce. Ce vin est absolument sublime et atemporel (il n’apas bougé, voire est encore meilleur qu’il y a deux ans, car développant plus de fruit). Le nez est extrêmement profond, complexe, expressif, ample… Comme les chambres du Château de Versailles. Velours, cramoisi, dorure…  ou pour revenir aux arômes, tous les registres sont là, avec une dominante de fruit, mais aussi cacao, le fumé, légère touche de gibier, tout à fait positive cette fois car participant de la complexité… Grand. La bouche est au diapason. Avec une longueur hallucinante. Il rentre dans les cases de l’archétype du vin parfait. C’est un très grand vin. 100/100 ; 0 0.

Isabelle Goumard

Isabelle Goumard

Une série superbe. 1998, 2007 et 2010 sont trois vin d’un niveau superlatif. Pourtant habitué à goûter ce domaine, l’ensemble des vins a dépassé mes attentes.

Cette fois-ci, n’ayant pas de matériel photographique personnel, toutes les photographies sont issues du site du Mas Cal Demoura.

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Coups de Coeur de l’été : Chablis 1er Cru Butteaux 1998 by Domaine Raveneau (Fance, Chablis)


Voici donc un des coups de coeur de l’été, un vin formidable : le Chablis 1er Cru Butteaux 1998 de Raveneau. Vous me direz, pourquoi pas un Grand Cru ? c’est les Grands Crus de Raveneau à maturité ne sont pas faciles à trouver, même dans un restaurant en Finlande (pourtant spécialiste de la chose). Ainsi, il faut donc aller en Finlande pour trouver ce vin, tout comme de nombreuses perles impossibles à goûter en France, ou juste inaccessibles (Echézaux Grand Cru de la DRC ou Clos Saint-Jacques de Armand Rousseau, par exemple).

A ce sujet, je me permets une petite digression (l’habitude des billets « coup de coeur », il semblerait). La Finlande est un pays privilégié si vous voulez découvrir de très grands vins en restauration, souvent à maturité, à des tarifs raisonnables. Les raisons en sont multiples. La première, le niveau des restaurant gastronomique, au sens large, finlandais est particulièrement élevé (tant en cuisine que service et verrerie… je n’en dirai pas autant de la France). Ensuite, la Finlande est un petit marché à fort pouvoir d’achat, sur lequel la plupart des domaines de référence est présent, par souci de développement d’image (donc souvent avec un tarif serré, dû à l’approvisionnement direct – alors que ces vins sont souvent issus du marché gris en France). La restauration y est certes excellente, mais les Finlandais ne sont pas prêts à acheter des vins à un tarif exorbitant, ce qui impose soit des tous petits vins avec un fort coefficient, soit de grands vins « bradés ». M’est d’avis, par exemple, qu’un Clos Rougeard Brézé 2006 à 80€ en restauration est un prix des plus raisonnables.

C’est donc en Finlande que j’ai découvert ce Raveneau Chablis 1er Cru Butteaux 1998. L’anecdote du lieu va plus loin car, chose étrange, l’arôme qui m’a frappé au nez n’est autre que ce rare fruit « lakka », que j’illustre.  C’est là quelque chose d’inattendu tant ce fruit est typique de la Finlande.

Son parfum et son goût particuliers ne me sont jamais apparus dans un vin comme dans celui-ci. Le décrire n’est pas aisé. C’est une sorte de mixte entre l’abricot très mûr, le miel, la résine, la groseille (pour l’acidité) et puis quelque chose de l’orange. A ce nez magnifique, vous pourrez ajouter le citron, l’abricot et l’iode. Pour moi, c’est un nez emprunt de minéralité, même si d’aucuns se chagrinent de l’usage de ce qualificatif. En bouche, le vin est droit, pur, minéral. On retrouve les dominantes fruités. C’est magnifique et l’on sent, très nettement, que ce vin n’est qu’à l’aube de sa vie. Quelle bonheur cependant d’avoir pu goûter un vin du domaine Raveneau déjà suffisamment ouvert.

Pourquoi il restera ? Je pense que cette inattendue aromatique finlandaise y est pour beaucoup. Sans doute est-ce une partie de la magie du vin que de savoir capter des arômes inconnus au vigneron même qui l’a accouché. Sans doute est-ce une partie de sa force que d’être à ce point universel !

Wineops’ : 92/100 ; 10 ++

Domaine Raveneau, Chablis 1er Cru Butteaux 1998

Verticale de l’Infidèle du Mas Cal Demoura


Il est des dégustations dont on se souvient, parce qu’elles sont des moments forts, avec les vins et au delà. Cette verticale du Mas Cal Demoura est de celles-ci.

Une verticale de l’Infidèle, le vin qui a fait l’histoire du domaine, sur 10 ans et 6 millésimes. Nous avons eu l’immense plaisir de visiter L’Infidèle 2008, 2007, 2006, 2003, 2000 et 1998 (qui à cette époque, elle ne s’appelait pas encore l’Infidèle).

Rappelons que la main a été passée en 2004 après un 2003 réalisé en étroite coopération mais qui porte encore nettement la marque de son créateur. Le changement de style est flagrant sur 2006 et suivant. Les vins ont tous été ouvert deux heures avant, goûtés et rebouchés, sauf 2006 qui a été carafé. Les vins ont été dégustés par ordre décroissant de millésime dans des verres fortissimo Schott-Zwiesel.

1- L’Infidèle 2008 : 89/100 ; 5 +

Présente une légère réduction à l’ouverture. La Syrah est dominante dans ce vin. Le nez est immédiatement poivré, épicé. Puis déroule le fruit, riche, expressif quoiqu’un peu agressif (jeunesse). En bouche, le vin est épais, vineux. Les fruits sont noirs, tapissent. Il y a une richesse presque de tarte aux myrtilles en bouche. La finale est longue, fraiche, multicolore. Un vin jeune, qui demande à trouver un équilibre (un an), complet, dense. Magnifique. Un Grand vin.

2- L’Infidèle 2007 : 92/100 ; 5 +

Après 2008, la marche va être haute, même si 2007 m’a déjà impressionné plusieurs fois. 2007 est un millésime frais en Languedoc et un grand millésime. 2008 était superbe et 2007… est encore supérieur. Tout est plus dans ce vin. Les arômes, la structure, l’équilibre, la finesse, la qualité des tannins. La bouche est dense, profonde, architecturale. Les épices disputent les fruits dans un crescendo aromatique. La longueur, elle aussi, est magnifique. Moins puissant que 2008, moins jeune aussi, 2007 me semble plus porté par la Grenache et le Mourvèdre mais au delà de toute analyse, c’est juste un vin magnifique que je n’ose même pas imaginer dans 5 ans… Exceptionnel ! Par rapport à la dernière dégustation de ce vin, cette bouteille est un cran au dessus.

3- L’Infidèle 2006 : 82/100 ; 10 ++

Après les deux immenses vins, déjà accessibles que sont 2007 et 2008, le discret mais solide 2006 joue dans une tonalité totalement différente. Le nez est très discret, retenu mais construit. La bouche est portée par une structure tannique impeccable, beaucoup plus présente que sur 2007 et 2008 et élève un fruit très dense, compact, un peu refermé sur lui même mais terriblement attachant. 2006 a été un millésime d’été chaud, avec des peaux épaisses, des maturités décalées. Ce vin est tellement ça : comme un raisin caché sous sa peau, dure, impénétrable. A l’heure actuelle, ce vin s’exprime moins que les autres, dans un registre de basse plutôt que de ténor trimphant, mais sa structure en font un excellent compagnon de table et je n’hésite pas une seconde à parier sur son avenir. Deviendra-t-il plus grand que ses cadets… à voir ! Rendez-vous dans 5 ans.

4- L’Infidèle 2003 : 80/100 ; 0 0

Je ne pense pas qu’il faille attendre plus longtemps cette bouteille. D’emblée, je peux aussi dire que si vous êtes un amateur de l’ancien style de la maison, ce vin vous ravira et mériterait alors quelques points de plus. Nous trouvons immédiatement au nez des notes d’évolution et la robe tire déjà sur la brique. Cuir, fourrure, le vin est très animal au nez, avec un peu de fruit en arrière plan. La bouche laisse parler la puissance mais bien fondue. Le fruit est encore bien présent et le vin est d’un très bel équilibre. Moins fin que les trois précédents, c’est une bouteille à maturité.

5- L’Infidèle 2000 : 75/100 ; 0 –

A l’ouverture, impossible de ne pas remarquer une coulure importante, le bouchon est intégralement taché. Un vin vraiment très évolué, fortement marqué par le registre animal et tertiaire. Il est nettement en retrait par rapport aux autres, mais reste plaisant, dans son style un peu extrême. En bouche, tout est très rond, les tannins sont insensibles et une petite amertume vient juste un peu gâcher la finale. L’effet de la coulure n’est pas clair au départ, même si l’évolution marquée du vin y semble liée. La surprise (logique) vient deux jours plus tard : ce vin n’a absolument pas bougé… bénéfice d’une oxydation lente ? 🙂

6- L’Infidèle 1998 : 94/100 ; 0 0

Indiscutablement, ce vin est à son apogée et cette bouteille est parfaite. Couleur un brin plus évoluée que 2003. Au nez, les arômes tertiaires sont nobles et ne dominent pas le fruit, très doux, très patiné. La bouche est déliée, douée d’une magnifique fraîcheur, de tanins splendides et d’un fruit frais très élégant. Là encore le tertiaire, sous-bois, humus, cuir léger, vient soutenir, épicer l’ensemble plutôt qu’il ne s’impose. Ordre et beauté : tout est à sa juste place pour une harmonie idéale. Très grande bouteille, magique. Si toutes sont à ce niveau là, c’est un vin qui supportera encore 5 années sans perdre de son éclat.

Ce fut un grandiose voyage dans le temps, où les millésimes nous ont parlé, où l’on sentait le vent dans les vignes et le soleil sur la peau des raisins. Tous ces vins étaient admirables à part un 2000 un peu en deçà. Le changement de style en 2004 est absolument évident et même si 1998 l’emporte au bout du compte par sa maturité, il est indiscutable que le style plus élégant, plus délicat de Vincent Goumard l’emporte par l’universalité et le plaisir immense qu’il procure.

A la fin de cette journée, nous ne pouvions que nous retrouver dans les mots suivants : « Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ! »

Noël, ses émotions et ses surprises


Noël (et Nouvel An) sont des occasions de sortie de vins un peu exceptionnels. Soit qu’ils soient de grands flacons, en compagnie les appréciant, soit qu’ils soient de petits vins si la compagnie n’aime pas. Dans tous les cas, c’est un exercice à figures imposées : les plats et les invités sont en général définis à l’avance.

Au rang des probables plats, huîtres, saumon fumé, foie gras, volaille, marrons, bûche… des mets plutôt pénibles à assortir. Quant aux vins, en France, difficile de passer outre le(s) Champagne(s), Sauternes et plus généralement Bordeaux ou autres Bourgognes. C’est l’occasion classique par excellence.

Dans mon cas, les fêtes de fin d’années se sont révélées pleines de surprises et de fraîcheur. D’abord, il ne fut pas question de Champagne (ou presque), ce qui est pour moi une grande joie, cette figure imposée privant souvent d’un autre vin plus intéressant. J’ai donc pu proposer à mes convives une vingtaine de vins dont aucun n’a réellement déçu.

Il est ressorti en tête de ces agapes :

1° Les Culs de Beaujeu Cuvée Spéciale 1996 by François Cotat, France, Sancerre

Toujours au sommet, ce vigneron domine presque systématiquement les débats, avec des vins hauts en couleur. Ce dernier ne manque pas à l’appel. Avec une pointe de sucres résiduels qui signe un style très fruité, ce vin est caractérisé par des arômes de truffe blanche exceptionnels. Il est gorgé de fruit, d’une fraîcheur exquise et d’une jeunesse insolente. C’est un futur vin exceptionnel qui demande encore au bas mot 10 ans de cave (il a passé plus de 6 heures en décanteur sans évoluer d’un cil).

Ma note : 94/100 ; 10 ++

Ürziger Würzgarten Auslese * 1997 by Weingut Karl Erbes, Allemagne, Mosel (Ürzig)

Un an plus jeune et même constat, ce vin que j’ai ouvert par deux fois, est à attendre une dizaine d’année et ne bouge pas sur quatre jours. Un breuvage délicieux est issu du Riesling, moelleux mais équilibré par une acidité superbe, fin, complet. Son nez d’ananas est relevé par des nuances terpéniques que je trouve plutôt classiques de ce terroir et élégantes pourront toutefois choquer ou déplaire aux palais qui ne les apprécient pas. La bouche très nettement ananas à l’ouverture s’enrichit de mangue, de poire et autres fruits. Pour le moment l’évolution est vraiment contenue.

Ma note : 92/100 ; 10 ++

Loupiac 1982 by Château Dauphiné Rondillon, France, Bordeaux

Cette bouteille aurait pu tenir encore plusieurs années, sans que je pense elle ne devienne franchement meilleure. Ce qui m’a particulièrement plu est sa note végétale (typique d’un vieux Sauvignon) et naturellement, l’intégration de ses sucres. C’est un vin sage, subtil. Son âge lui donne une grâce incroyable. L’émotion qu’il apporte est bien celle des vieux vins, mûrs, dont même les défauts se font accepter. Très belle expérience.

Ma note : 91/100 ; 5 0

Grüner Veltliner Spiegel Reserve 2006 by Weingut Sonnhof Jurtschitsch, Autriche, Kamptal

Ce dernier commence évolue très lentement mais développe déjà une richesse, une générosité d’arômes rare. Pourtant marqué par une acidité assez faible (caractéristique des Grüner Veltliner du millésime 2006 du domaine), ce défaut ne s’accentue pas avec le temps et l’ampleur que cela lui confère en font un vin idéal pour accompagner viandes blanches et fromages.

Ma note : 91/100 ; 5 +

Voilà donc pour ceux qui ont marqué les festivités, un peu plus que les autres. Un des traits de ces dégustations est le niveau moyen très élevé des vins, avec pour pires flacons, une Cuvée Fréderic Emile 2002 de Trimbach (Alsace, que je reverrai dans 5 ans) ou encore un Henriot Millésimé 2000 encore beaucoup trop jeune. Deux vins que je note tout de même autour de 75/100.

Les autres que je retiens et sur lesquels je reviendrais plus tard :

L’Infidèle 2007 by Mas Cal Demoura (France, Languedoc)

Cuvée Spätlese 2005 by Weingut Nekowitsch (Autriche, Burgenland)

Chardonnay 2006 by Weingut Nekowitsch (Autriche, Burgenland)

Jadis 2002 by Henri Bourgeois (France, Sancerre)

Grüner Veltliner Rosshimmel 2006 by Weingut Alois Zimmermann (Autriche, Kremstal)

Charmes-Chambertin 1998 by Domaine Arlaud (France, Bourgogne)

En conclusion de ce premier billet de la nouvelle année, je vous dirais que rien ne vaut de sortir des grandes appellations ou des grands noms, ce qui compte est de trouver un vigneron sérieux et intelligent. Parmi les vins cités, ceux qui ont fait la plus mauvaise impression sont les Bourgognes et le Champagne. En ce début d’année 2011, je vous le dis donc bien fort, des grands vins existent à tous les prix, il faut juste savoir chercher au bon endroit !

Vievinum 2010 (Wien, Österreich) – Part 1 : Liquoreux


J’ai enfin terminé la synthèse des 280 échantillons dégustés sur Vievinum 2010 à Vienne en Autriche (j’utiliserai Wien pour éviter les confusions avec la Vienne française). Le bilan est extrêmement positif puisque même avec un millésime difficile comme 2009, il y a très peu de ratés, et une moyenne très élevée de 79,3/100.

Pour la répartition, beaucoup de 2009 soit environ 120 vins, 80 sur 2008, 50 sur 2007 et le reste se partage entre 2006 et des choses plus rares de 2005 à 1995. Deux bon tiers de blancs, assez peu de liquoreux car ils me ravagent le palais par leur acidité, au point que cela devient douloureux. Habituellement, je déguste beaucoup de rouge en Autriche (! car la majorité des vins autrichiens sont blancs), car je suistrès intéressé et emballé par le Burgenland, qui est remarquable pour sa production de rouges. Seulement, une fois n’est pas coutume, je décide de me concentrer sur la Wachau et ses satellites que sont le Kremstal et le Kamptal.

Que dire donc de tous ces vins et, surtout, qu’en retenir ? Dans ce premier opus « Vievinum », je m’attarderai sur le cas des liquoreux, ces vins hors normes, pouvant atteindre 400g/l de sucres résiduels.

Mes coups de coeurs vont de manière assez peu surprenantes justement à des liquoreux. Si je prends mon top 10, 7 sont des TBA (Trockenbeerenauslese), BA (Beerenauslese) ou Ruster Ausbruch, c’est-à-dire des vins supérieurs à 150 g de sucre résiduel par litre. A côté de ça, Yquem peut se rhabiller ! C’est somme toute assez logique car :

1/ L’Autriche est un des plus grands producteurs de liquoreux. Jusqu’à la crise de 1985, c’était d’ailleurs leur spécialité. On trouve là-bas parmi les meilleurs vins de ce type, portés par des acidités remarquables et un équilibre en bouche incroyable.

2/ Les liquoreux proposés l’ont souvent été dans des millésimes plus anciens.

3/ Le profil aromatique et la typologie de ces vins les rends particulièrement adaptés aux dégustations du type salon.

Les millésimes présentées sur ce type de vin étaient principalement 2007 pour les TBA et affiliés, 2008 pour les vins moins concentrés et 2006 pour les Schilfwein (passerillés). Au vu des dégustations, 2007 est un excellent millésime de liquoreux, notamment en Burgenland. 2008 s’annonce magnifique sur les Beerenauslese (BA) et les degrés plus légers. 2009 sera inexistant car les conditions climatiques n’ont pas été clémentes. Feiler-Artinger, spécialise s’il en est des liquoreux, ne sortira qu’un seul Ruster Ausbruch sur 2009, en revanche, il faudra attendre pour juger les Beerenauslese qui pourront peut-être tirer leur épingle du jeu.

Les domaines qui m’ont particulièrement impressionnés sont Feiler-Artinger, avec une gamme de Ruster Ausbruch très homogène au niveau qualitatif et de jolies variations entre la version standard et les Pinot Cuvée et Chardonnay Essenz.

Ruster Ausbruch Chardonnay Essenz 2007 by Feiler-Artinger

Toujours en Burgenland et toujours à Rust, Ernst Triebaumer a fait le pari des vieux millésimes. 1995 en Ruster Ausbruch est un vin magnifique, à maturité, très sur le cuir et ce type d’arômes « bruns », des vins patinés qui seront certainement magnifiques sur des fromages ou même certaines volailles (promis, j’essayerai). Il présentait aussi un Ruster Ausbruch 1998 absolument sublime, dominant le 1995 par son équilibre et ses fruits exotiques, qui en font un vin beaucoup plus charmeur. On s’en délectera pour lui même, contemplativement et en compagnie musicale, par exemple.

Cols de Ruster Ausbruch, Ernst Triebaumer

Burgenland encore, le domaine Hans Tschida dont je dégustais la gamme pour la première fois, est une des révélations (pour moi) du salon. Ses vins sont magiques, encore jeunes, mais un cran au dessus de la référence (et voisin) Kracher. Au demeurant, les vins de ce dernier ne déméritaient pas mais à mon goût manquent d’un surplus aromatique. Leur texture soyeuse reste cependant exceptionnelle et inimitable.

Schilfwein Muskat Ottonel 2006 by Hans Tschida

Le dernier domaine à m’avoir offert des liquoreux d’exception est A&F Proidl en Kremstal et c’est en fait le premier que j’ai dégusté lors de ce week-end. Son Riesling Senftenberger TBA 2007 et surtout sa Senftenberger Süsse Reserve sont des monstres de fraîcheur. J’ai perçu le second à une petite cinquantaine de grammes de sucres résiduels alors qu’il en affiche 115 au compteur. C’est dire !! Ces vins sont des chefs d’oeuvre d’équilibre et encore très jeunes.

Riesling TBA Senftenberger by A&F Proidl

Finalement, je recommanderai quand même à qui voudra se frotter à ces vins, qui titrent à plus de 250 g/l de SR, soit deux fois plus que les liquoreux français. De se rappeler deux choses. D’abord que ces vins n’ont rien à voir avec leurs homologues de chez nous. Ils disposent d’acidités absolument ahurissantes qui font passer 300 g/l comme s’il n’y avait que 100 g/l. Mais ensuite, que ces vins nécessitent quand même de s’y initier. Je vous conseillerai donc de commencer par des BA, en général deux à trois fois moins cher et beaucoup plus facile à aborder.

La question finale : un vin comme ça, ça se boit comment ?

Surtout pas sur un foie-gras ! Sur des desserts, notamment les desserts glacés. Attention au chocolat, vous risquez des accords malheureux, sauf si vous dégotez des TBA ou Schilfwein rouges (ce qui existe !!), qui alors seront sublimes. Vous pouvez les essayer aussi sur tout type de dessert qui ne soit pas trop sucrés. Desserts au fruits, desserts de restaurant. J’éviterais personnellement les cakes. Vous pouvez aussi apprécier ces vins tous seuls, comme digestifs.

Rappel des 7 du top 10 (notés entre 95/100 et 97/100, et je n’ai pas l’habitude d’être généreux, le top 3 est en gras)

– Ernst Triebaumer, avec ses Ruster Ausbruch 1995 et Ruster Ausbruch 1998

– Hans Tschida, avec ses Sämling 88 BA (Scheurebe) 2007, Chardonnay TBA 2007 et Muskat Ottonel Schilfwein 2006

– Feiler-Artinger, avec ses Ruster Ausbruch Pinot Cuvée 2007 et Ruster Ausbruch Chardonnay Essenz 2007