Mois: août 2010

L’Etincelle 2006 by Mas Cal Demoura


L’Etincelle du Mas Cal Demoura est-il un vin parfait ? Je ne pense pas. Est-il un vin d’émotion ? Oui, certainement. Et est-il bon ? Assurément. Vous aurez compris que je vais un peu déborder du cadre de la dégustation, aujourd’hui. Mais chose première, le vin !

Nous sommes donc sur le millésime 2006. Ce qui me frappe, c’est d’abord la fraîcheur. Pas de trace d’oxydation, comme souvent les vins blancs du sud développent rapidement. Fraîcheur de vallée de la Loire, indéniablement, le vin rappelle à moi les cave de tuffeau de Vouvray. Et en même temps les fleurs du sud et les paysages plus chauds. La magie de l’assemblage est palpable. Une pointe de réglisse et de sauge vient agrémenter le tout. Un nez en somme très joli et très fin. La bouche est plus stricte, tendue par une bonne acidité et surtout une belle amertume. Le vin rempli bien le palais, livre même quelques notes grillées. Une pointe de muscat et on retrouve cette très légère touche de réglisse. Bon finish qui appelle une autre gorgée.

L’Etincelle 2006 est un assemblage de Chenin (dominant), Muscat, Viognier, Roussanne et Grenache blanc. En 2008, il commence à incorporer du Petit Manseng.

C’est un joli vin, un vin qui me plaît toujours autant. Je lui donne : 76/100 ; 5 +

L’Etincelle porte bien son nom en 2006, beaucoup plus vive que 2005 (qui entre aussi dans une nouvelle phase d’évolution). C’est un vin de poisson grillé, en sauce vierge. Un vin de fraîcheur légère.

Mais pour moi, l’Etincelle, c’est tout ça et c’est plus que ça. Ce vin, je le connais, je l’ai dégusté souvent, sur la terrasse du mas, en parlant avec Isabelle et Vincent, au cours de nombreux repas ; c’était aussi le vin de mon mariage : c’est un vin rempli de souvenir. Je le connais, il me connais, son équilibre et son toucher en bouche m’est familier. Objectivement il vaut peut-être 76, mais dans mon coeur et par ses évocations, il dépasse des vins meilleurs. Rappelez-vous la synesthésie, chère à Baudelaire : le vin en est un puissant vecteur et ce serait dommage de l’oublier.

Histoire de bouchon – part 1


Je ne sais pas combien de « part » cet article aura, mais très certainement beaucoup. C’est une question centrale du monde du vin depuis une grosse dizaine d’année avec l’arrivée le retour du bouchon à vis et plus généralement des systèmes de bouchage autres que le traditionnel liège.

Ce premier billet vise à vous donner quelques éléments factuels sur cette question. Au fur et à mesure de mes expériences, je compléterai le sujet. Si vous avez lu les précédents billets, celui sur le vin de Fritz Haag donne déjà à ce propos quelques éléments.

Posons le décor. Nous avons à l’heure actuelle plusieurs types de bouchon. Je ne serai pas exhaustif mais en voici les différents genres. On a donc quatre grandes familles de bouchon en fonction de leur matière.

1- lièges

2- synthétiques

3- aluminium

4- verre

Les plus répandus sont les bouchons lièges et les bouchons à vis en aluminium. Je pense qu’à ce stade, on peut déjà et une bonne fois pour toute évoquer la question écologique. Contrairement à ce que certains de mes congénères nordiques pensent (expérience vécue), le bouchon en liège n’est pas obtenu en coupant des arbres mais en les « élevant » et en prélevant leur écorce régulièrement. De manière évidente, les bouchons en liège sont particulièrement écologiques. Non seulement ils ne coûtent que peu d’énergie et d’intrant dans leur production (ils ne polluent que lors de leur transport), mais de surcroît, la forêt dont ils sont extrait contribue à améliorer la qualité de notre environnement (sauf quand elle brûle… ce qui est arrivé il n’y a pas si longtemps au Portugal et en Grèce). Leur bilan carbone est donc excellent, mais pas seulement ce dernier. La consommation d’eau, l’ensemble des produits utilisés est moindre que pour les autres matières. Quant à la fin de vie, étant 100% bois, ils sont 100% biodégradables (c’est un tout petit peu moins vrai que les bouchons en liège dit « technique »). Selon ces mêmes critères environnementaux les pires sont les bouchons en… aluminium. Naturellement, la production d’aluminium nécessitant une débauche d’énergie et d’eau, il ne pourrait en aller autrement (et même si souvent l’électricité en question est d’origine hydraulique, il ne faut pas oublier qu’un barrage est l’une des pires monstruosités écologiques qui soit). En revanche, l’aluminium se recycle bien. Les bouchons synthétiques ne sont pas loin derrière, produits plastiques, ils sont naturellement peu « environmentally friendly ». Quant au verre, son bilan est aussi plutôt bon, car recyclable et requérant moins d’énergie que l’aluminum.

Pour faire simple, le liège est de TRES TRES  loin moins polluant que les autres systèmes – c’est un peu moins vrai pour le liège « technique ». Voilà un point, donc, de clos. Pour les curieux, plusieurs études ont été publiées sur la question, elles sont faciles à trouver. Je ne mets pas de lien car c’est tellement évident et documenté dans d’autres domaines que la chose n’est pas discutable sur le fonds (on ne peut que discuter de la précision des chiffres). D’ailleurs, je ne vous cache pas que c’est le nouveau cheval de bataille de cette industrie, après l’échec dans la bataille de la qualité et de l’efficacité. Echec prévisible pour la raison simple que la qualité dépend de l’objectif visé et du type de produit embouteillé.

De haut en bas, par ligne : liège pur, liège technique, synthétique, capsule à vis, verre.

Alors le goût de bouchon, victoire par KO des bouchons « alternatifs » ? (puisque c’est la première chose qui vient à l’esprit quand on parle de bouchon)…

Pas tout à fait… Les problèmes du liège sont intrinsèques à toute position de monopole : quand on est seul sur un marché, on se pose nécessairement moins de question et la qualité finit par baisser, les prix par augmenter… etc. jusqu’à ce qu’un concurrent arrive en donnant une solution plus efficace. Dans ce cas, les préjudices peuvent être lourds pour l’industrie dominante. C’est ce qui est arrivé aux producteurs de liège. En position de monopole sur le bouchage du vin, ils ont commencé à négliger leurs processus de production. Le résultat, des bouchons contaminés au chlore puis TCA (c’est de là que vient de « goût de bouchon »), des bouchons de qualité hermétique et neutralité olfactive trop variables… qui a entraîné un nombre croissant de défauts dans le vin. On a pu constater empiriquement autour de 5% de vins défectueux, ce qui est un chiffre absolument énorme quand on considère que tous les types de vins étaient touchés.

L’arrivée d’autres systèmes de bouchage, introduit par la voie de vins « neufs », ceux du Nouveau Monde (destinés au départ aux marchés anglo-saxons très pragmatiques et aux marchés scandinaves sans préjugé et, au sens littéral, incultes), a changé la donne. Il a été mis clairement en évidence que les bouchons lièges étaient de qualité déplorable. C’était indéniable et salutaire. Le coup a été dur et l’industrie du liège peine à s’en remettre. Mais il faut être juste et par exemple, le fameux goût de bouchon n’est pas dû au liège mais à une contamination au chlore. Cette contamination était, il est vrai, essentiellement due au bouchon, mal traité, mais un processus de production correctement suivi et rigoureux élimine ce risque. J’ai dit « essentiellement » car la contamination peut avoir lieu de bien d’autre façon, comme au cours du nettoyage de la cuverie par exemple. Oui, un vin bouché en synthétique, en aluminium ou en verre peut avoir un goût de bouchon !

Donc sortons de cette fausse problématique du goût de bouchon et posons plutôt cette question : quels sont les avantages et inconvénient des différents bouchons ? Et ce sera l’objet des prochains billets.

Pour finir, je vais revenir sur les type de bouchons dans le détail :

1- Les lièges :

– liège pur. Il existe au sein de cette catégorie différentes qualité de liège, différentes longueur… ce qui compte est l’herméticité et la neutralité. En liège pur, on va du pire au meilleur.

– liège technique. Ce sont des bouchons en poussière de liège agrée et compressée. Là encore bien des différents degré de qualité. Le bouchon de champagne est de ce type, les bouchons DIAM® en sont également.

2- Les synthétiques :

– les synthétique injectés. Ils sont tout lisses. Utilisés notamment en Italie.

– les synthétique extrudés. Très communs, ce sont ceux dont on voit la mousse sur le dessus, enrobée d’une gaine lisse et dure.

– les mixtes. C’est un extrudé entièrement gainé. Il ressemble d’extérieur à l’injecté.

– les composites. Structure plus complexe que les autres. Avantages à démontrer… un seul intervenant sur le marché, italien.

3- L’aluminium :

– la capsule. Type bière, rare, mais utilisée sur certains pétillants et en champagne de manière temporaire (quand le vin est sur lattes)

– la capsule à vis. Il y en a différent type mais la différence est souvent purement esthétique. L’avenir est à un bouchon à perméabilité contrôlée… mais c’est loin d’être gagné (la perméabilité d’un bouchon liège haut de gamme par exemple, n’est pas linéaire, ce qui complique la mise au point d’un équivalent).

4- Le verre

– Un seul type, une capsule en verre avec un joint silicone. De même que pour le composite, un seul fournisseur le propose.

Après ce bien long billet, je pense qu’il faut respirer et nous reprendrons les débats. Bonne soirée cher lecteur.

Quick review : Reserve Shiraz-Pinotage 2007 by Lyngrove (Afrique du Sud, Stellenbosch)


Shiraz (et non Syrah) et Pinotage… voilà un assemblage qui ne manque pas de piquant ! et qui résume bien ce qu’il y a dans la bouteille :

– Shiraz : Syrah en surmaturité, confiture de fruits rouge et noirs, sucrosité, alcool.

– Pinotage : synonyme de renard, sauvage, sueur… ce qui me fait détester ce cépage en fait dont je n’ai jamais rencontré de bonne interprétation… faut s’y faire, ça ne doit pas être mon goût.

Le résultat est donc conforme. On garde le pire des deux cépages et on tient notre vin. J’exagère un tout petit peu car techniquement, c’est pas si mal fait. Mais la bouche a quelque chose d’écoeurant qui rend ce vin déplaisant. Un point positif : le packaging est bien pensé, donnant un bel effet noir quand la bouteille est pleine.

En bref… 52/100 ; 0 0

Pas impossible, mais pas franchement bon. Demain, promis, on fera mieux !

Reserve Shiraz-Pinotage by Lyngrove

Terre de Vertus 1er Cru by Larmandier-Bernier NV (France, Champagne)


Emballé par un champagne, ça ne m’arrive pas tous les jours. Emballé par un champagne accessible (pécuniairement) est pour le coup l’histoire de l’année. La très belle page de Larmandier-Bernier vous donnera les informations techniques précises sur ce vin que je n’hésite pas à qualifier d’exceptionnel : Champagne Terre de Vertus.

En voici la substance : brut non dosé, blanc de blanc, issus de Vertus, village classé 1er Cru. Le vin est non millésimé mais provient d’une seule année. En langage décodé, cela signifie :

1- Brut non dosé = ce Champagne est complètement sec, aucun sucre n’est ajouté lorsque le vin est dégorgé. (Et je vous explique succinctement en marche arrière) Le dégorgement est l’opération finale avant la mise sur le marché, elle consiste à retirer les résidus ayant permis la prise de mousse. Pour « faire la mousse » du champagne, le vinificateur introduit dans la bouteille, qu’il bouche une première fois, des levures et du sucre. Celles-ci consomment le sucre et produisent alcool et gaz. La bouteille étant bouchée, le vin monte en pression et « devient » effervescent. Mais il faut supprimer ces dépôts avant de commercialiser. La bouteille est alors « dégorgée », c’est-à-dire qu’on l’ouvre et on retire ce dépôt. L’opération fait perdre un peu de champagne, on ajuste donc le niveau. Cet ajustement, c’est l’ajout de la liqueur d’expédition et c’est à ce moment qu’intervient le dosage. Il permet de typer le Champagne au niveau sucre (du sec jusqu’au doux) ou d’en corriger certains aspects (par exemple, quand on veut produire un Champagne de marque, correspondant à un goût « constant »). Le dosage des champagnes BRUT classiques, type Moët et Chandon, Veuve Cliquot, Henriot, Pol Roger… se situe entre 7 g/l et 14 g/l de sucre résiduel, sucré qui ne se retrouve pas nettement en bouche car il est largement compensé par l’acidité naturelle de ce vin. Non dosé signifie qu’il n’y a aucune sucre ajouté. Le vin est donc livré tel quel. C’est un exercice difficile qui impose la contrainte supplémentaire de bien gérer ses maturités afin de ne pas avoir une acidité trop tranchante. La contre partie est d’avoir un vin final très pur et très lisible.

2/ Blanc de blanc = simple, cela veut dire 100% Chardonnay.

3/ Vertus, 1er Cru = plus compliqué. Le classement des crus en Champagne se fait au niveau de la parcelle : telle en Grand Cru ou non. Mais c’est le village entier qui va être classé ou pas. Si 100% de ses vignes du village ont été classées Grand Cru, alors, le village peut revendiquer la mention « Grand Cru ». C’est le cas de 17 d’entre eux en Champagne. Si entre 90 et 99% du village est classé grand cru, alors le village a droit à la mention « 1er Cru ». Moralité, un 1er Cru ou même un non classé peut tout à fait être au niveau d’un Grand Cru, s’il provient des bonnes parcelles. Rien à voir, donc, avec le classement Bourguignon. Mais nous reviendrons un jour sur cette épineuse question…

4/ Non millésimé = c’est la norme en Champagne, qui est un vin d’assemblage sur différentes années. Toutefois, de plus en plus de Champagnes affichent un millésime (leur année de production), qui est perçu comme un signe qualitatif. Par exemple, toutes les grandes cuvées, Dom Pérignon, S de Salon…  sont millésimées. C’est une tendance issue du reste du monde du vin, où il est inconcevable en dehors du vin de table d’assembler les millésimes. La logique champenoise (qui a été reprise partout dans le monde en matière de pétillants) est de construire un vin qualitatif et constant, ce qui est rendu possible par le mélange des années. Le savoir faire consiste à ménager ses réserves tout en en tirant le meilleur parti… exercice difficile et pas souvent apprécié à sa juste valeur : en pratique, il est beaucoup moins compliqué de faire un vin millésimé puisque qu’on ne peut rien ajouter aux jus que l’on a déjà. En Champagne BSA (Brut Sans Année), les possibilités sont infinies. De même, nous reviendrons un jour sur cette très intéressante spécificité.

Terre de Vertus 1er Cru by Larmandier-Bernier

Ces choses débroussaillées et la parenthèse fermée, venons-en au vin lui-même. En un mot plutôt qu’en cent, excellent. Dans le détail, Terre de Vertus est un champagne très fin, très cristallin où la patte du Chardonnay, nette, ne vient pas écraser le vin. Souvent quand le chardonnay ressort, c’est de manière grasse et lourde, tel n’est pas le cas ici. A titre de comparaison, c’est une impression plus proche d’un cru de Chablis que d’un Meursault. Au nez, on a donc du vin, du vrai et du bien fait, chose qui manque trop souvent quand on aborde les champagnes. La bouche tendue reste souple avec les mêmes notes et une finale superbe. Ce vin est d’une grande délicatesse et sa mousse fine le rendent vraiment jouissif.

C’est exactement le genre de vin que je recherche. Excitant, titillant, complexe et accessible. Un vin que je pourrais ouvrir avec joie tout au long de l’année, qui porte avec lui un peu de la légèreté et du plaisir de vivre qui manquent souvent à nos journées.

Ma note : 87/100 ; 0, 0

Champagne très bien né, vineux tout en étant joyeux et léger. Un air ludique d’opéra, un air de fête et d’exaltation. En abuser d’urgence ! Ce Champagne pourra patienter quelques années dans votre cave, mais attention, le style d’un champagne évolué est très nettement différente de sa fraîcheur de jeunesse, en particulier sur un non dosé. A ne conserver qu’en connaissance de cause (d’où les parenthèses. J’apprécie par exemple rarement les champagnes évolués, sauf très très grand vin…)

Note sur le titre : NV = sans indication de millésime

Quick review : Gewurztraminer 2009 by Mezzacorona (Italie, Trentin)


Mezzacorona, c’est LA grande coopérative  du Nord de l’Italie. Sa spécificité est de ne vinifier qu’en monocépage, en l’occurence 14 cépages différents. A part ça, vous voyez la petite estampille, qui en général me pousse à ne pas goûter un produit et vous remarquerez qu’elle est trompeuse à souhait… mais c’est de bonne guerre.

Donc, nous parlons d’un Gewurztraminer italien… étrange combinaison, me direz-vous ? En fait, la région où est implanté Mezzacorona est le Trentin, qui n’est pas très loin du Südtirol (ou Alto-Adige suivant les affinités). L’influence germanique (autrichienne) explique donc la culture de ce cépage, dans un climat relativement frais, surtout comparé au reste de l’Italie.

Ce vin a une jolie couleur et au nez donne de manière claire et distincte dans le registre Gewurztraminer. Epice douces et rose, pointe de lichi… en bouche, on retrouve un peu ça, et puis du gras ou, plutôt, un manque d’acidité. C’est assez court en finale. Comme dirait un de mes amis, ni vice, ni vertu ; en tout cas pour un Gewurztraminer (la faible acidité relative est une caractéristique du cépage).

Ma note : 59/100 ; 0 0

Un vin techniquement bien fait, sans défaut, mais qui apporte peu de plaisir. Alors que le nez est plutôt plaisant, sa bouche est plate et courte. Ira sur tout et rien, peut-être un morceau de charcuterie après le ski ?

Côte Rôtie 2006 by Jamet (France, Rhône septentrional)


La suite du billet sur Graillot arrive donc… assez vite, en fait. Je ne sais pas ménager le suspense 🙂

Côte Rôtie 2006 by Domaine Jamet

Aux alentours de la dégustation Graillot, j’ai donc eu la joie de partager une bouteille de cette Côte Rôte 2006 du domaine Jamet. C’était, une fois n’est pas coutume, au détour d’une carte des vins assez dépouillée mais très qualitative, que j’ai découvert ce flacon. Après avoir jeté un oeil (façon de parler) dans le verre, on note un vin certes déjà accessible mais tendu, comme noué et il semble clair qu’il gagnera à un séjour rapide en carafe. Sur un millésime aussi récent et avec une grosse demie-heure de marge avant le plat principal, ça devrait l’aider à s’ouvrir, surtout par l’apport d’oxygène lors du transvasement dans le décanteur.

Une quarantaine de minutes plus tard, timing tenu, nous nous replongeons dans le vin. C’est tout simplement grandiose. C’est un livre qu’on explore, de longues pages aromatiques se succèdent et s’entassent. Côté équilibre, c’est parfait et incroyable étant donné la densité du breuvage. Ah là là, rien qu’au souvenir, je m’emballe…

Vous devinez la couleur, rouge profond, grenat avec des reflets pourpres sur le disque. Le nez est éclatant et profond, peut-être encore un peu fermé. Il est frappant de constater la structure de ce dernier. Prenez un vin simple, le nez est comme une feuille de papier, vous soufflez dessus, elle s’envole ; ou une plume qui vous chatouille : unidimensionnel en tout cas. Ici, le nez se construit comme un temple ou comme un château. Des fondations, des colonnes, de l’élévation, une charpente. Un monument se dévoile sous votre nez. Aucun vide, aucune faille, ce sont des pierres qui s’emboîtent solidement. Mais délicatement aussi, précieusement, douillettement. Paradoxe que la puissance de ce vin et son velouté. Des arômes ? Tellement… surtout du fruit rouge, du poivre, des herbes aromatiques… les arômes, peu importe en fait quand on plonge dans ces délices.

A la mise en bouche, je retiens mon souffle mais pas longtemps car elle est plus expressive encore. Au contraire du nez qui est encore un brin en dedans, bougon, la bouche est soyeuse et chantante, un baryton. Je retrouve cette densité, cette profondeur architecturale du vin. Et cette épaisseur, ce mouvement symphonique des parfums se construit à mesure que le vin parcourt le palais. Il s’étire en finale, jouissif, généreux.

Assurément c’est très très grand, magnifique, et promis à un avenir – proche ! – radieux. Sans doute deux petites années suffiront à en ouvrir plus largement les portes. Faudra-t-il l’attendre vingt ou trente ans pour en prendre toute la mesure, ainsi que la tradition nous enseigne à propos des Côtes Rôties…? j’avoue que j’en doute, surtout au su de mon palais qui s’accommode mieux des arômes de jeunesse que des humus et sous-bois tertiaires. En tout cas, je suis convaincu que le plaisir sera au rendez-vous, superlatif, de 2012 à 2021, au minimum (entre 6 et 15 ans, donc). Si vous êtes amateurs de plus vieux, la matière est de toute façon là, donc n’ayez crainte !

Alors pourquoi avoir « teasé » sur le Graillot ? Vous souvenez-vous des pages du livre que j’évoquais ? Le Crozes-Hermitage de Graillot me donnait l’impression d’être une chapitre du livre que dépliait le Jamet. Comme si dans le jus de la Côte Rôtie, se serait trouvé comprimée la matière de 5 Crozes-Hermitage (analogie erronée mais parlante). Certes, ces vins sont totalement différents et, en son genre, le Graillot est excellent. Mais c’est une expression de la Syrah tellement plus dense, plus profonde et plus émouvante que je ne peux que constater la supériorité du Jamet.

Et maintenant, ce que vous cherchez peut-être avidement (ou pas), ma note : 94/100 ; 5 ++

La Côte Rôtie du Domaine Jamet est un vin de très grande classe, déjà accessible et élégant.  Ses caractéristiques les plus claires sont sa profondeur et sa complexité. C’est un vin qui ne peut pas laisser indifférent. Prêt à consommer rapidement, il s’affinera sans doute encore quelques années. Quant à l’accompagnement, il n’aura pas peur de grand chose et sa souplesse, malgré sa matière, autoriseront des accords assez larges allant des viandes blanches en sauce un peu relevée aux viandes rouges et même certains gibiers.

Crozes-Hermitage 2004 et 2006 by Alain Graillot


Normalement, je ne publie pas ni le samedi, ni le dimanche, mais pour cette fois, je vais faire une exception…

Alain Graillot, on ne le présente plus, est un des tous meilleurs de cette appellation. Une des caractéristique de ses vins, il me semble, est de se goûter bien à tout stade de vieillissement et longtemps (en tout cas pour un Crozes). C’est en tout cas l’impression que j’avais eu par exemple sur le 2004 il y a quelques années. L’idée, donc, à quelques jours d’intervalle fut d’ouvrir le 2006, qui fort de ses 4 ans devrait être sympathique et 2004 pour voir où le bougre en est, vu qu’il était déjà si bon il y a quatre ans.

Autant je n’avais pas d’arrière pensée à l’ouverture du 2006, sinon un tout petit doute car 2006 est un millésime de qualité en Rhône, qui nécessite peut-être un peu plus de garde… autant 2004 soulevait un petit doute quant à sa tenue, surtout au su de la torture qu’il avait subi pour rejoindre mon verre de dissection.

2006, donc, et 2006… c’est jeune ! J’ouvre donc pour goûter et là, surprise, le vin n’est pas fait, les tannins sont là, astringents, râpeux, vifs. Pas désagréables pour moi, mais nettement présents en bouche, c’est une évidence, il faut carafer. Une à deux heures font l’affaire puisqu’il s’agit juste d’assagir cette bouche un peu belliqueuse. Une fois décanté, cette première impression s’estompe et laisse place à un jus d’une grande finesse et d’une grande fraîcheur. Le toucher aromatique est superbe, la Syrah nette et claire dans une interprétation que j’aime, une interprétation septentrionale. Verdict : il faudra l’attendre encore au minimum deux ans et il gagnera sans doute du même coup l’intensité aromatique qui lui manque un peu en ce moment.

Ma note : 82/100 ; 5 ++

2004 lui est en pleine possession de ses moyens. Toujours ce toucher exceptionnel et cette finesse, cette complexité. Le poivré et les fruits rouges frais se mêlent parfaitement. Les tannins sont ronds, soyeux. C’est assurément un vin mature. Ce qui est étonnant, c’est finalement sa jeunesse et l’impression qu’il n’a pas vraiment changé depuis quatre ans… ce qui naturellement n’est qu’une impression puisqu’en y songeant plus intensément, je me souviens d’un vin où le poivron, ou la Syrah jeunette, était plus prégnant et plus affirmé. Je pense que ce vin peut encore vivre quelques belles années et développer ensuite une palette différente, peut-être encore plus fondue. Très très bien en ce moment, je lui accorde le bénéfice du doute et vous dirai s’il est supérieur dans deux ans 😉

Ma note : 87/100 ; 5 +

Et qu’est-ce que cette comparaison apporte, me direz-vous ? Pourquoi présenter cette note en parallèle ? Ce qui m’a frappé dans cette dégustation, c’est l’homogénéité des bouteilles, leur parenté tellement évidente. Le style dans ces deux vins est une évidence et surtout leur niveau de qualité, équivalent. C’est en soi chose assez rare pour être notée : Graillot est un des trop rares producteurs qui soit capable de maintenir de millésime en millésime le niveau de sa production, sans pour autant dépouiller le vin de sa personnalité. Je n’ai hélas pas encore goûté le difficile 2008, mais je ne serai pas surpris que le vin soit malgré tout de haut niveau, au moins pour une consommation immédiate. Finalement, malgré mes appréhensions, ces vins sont absolument conformes à ce que j’en attendais, pas de surprise. Et ça, c’est quelque chose de formidable.

Pourquoi donc ne pas passer la barre des 90/100 ? C’est une excellente question à laquelle je répondrai dans le prochain billet.